Voyage au Japon

 

l'heure au japon

Par rapport à la France, il est sept heures de plus au Japon.

Lorsqu'il est midi à Paris, il est donc 19h00 à Tôkyô.

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2 mois au Japon, par un moine français

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a v r i l   0 6

je 20.04.06 — Départ

Le Japon m'a toujours séduit et fasciné, encore plus maintenant que j'y suis. Je fais en ce moment la connaissance d'une partie de notre monde si bien organisée qu'elle semble appartenir à un autre. En vous offrant le récit de mon voyage ici, le plus dur pour moi est d'être bref. Tant de choses en si peu de temps... tout en ayant été privé de connexion Internet pendant les cinq premiers jours.

L'expérience que je fais de ce pays m'enchante vivement, à tel point que la réalité dépasse les rêves. Celui qui est sensible à la discipline, amoureux du respect total des uns envers les autres, et apprécie les choses en ordre se doit de demeurer très vigilant, car il court un grand risque au Japon ; celui d'y développer de grands attachements ! Voilà LE pays qu'il me fallait encore découvrir, cette merveilleuse contrée où tout contraste tant avec la Birmanie (qui possède aussi des qualités remarquables, mais pas les mêmes, dirons nous), où je résidais depuis presque dix ans.

Dire que l'hôtesse du guichet de l'aéroport de Bangkok m'a dit (de son anglais teinté par un fort accent thaï) : « Je regrette, mais on ne peut pas vous laisser partir pour le Japon ». La raison ? Il fallait impérativement un vol retour vers le pays d'origine du titulaire (et non, en l'occurrence, vers la Birmanie). Ladite compagnie m'avait toutefois établi le billet d'avion (et laissé effectuer la première partie du trajet). Tout n'allait donc pas pour le mieux, d'autant plus que je n'avais pas le moindre sou (comme toujours, puisque le renoncement total à l'argent constitue l'une des règles principales de la discipline monastique). En outre, nous étions le soir, j'étais fatigué, affamé, assoiffé, frigorifié (à cause de la climatisation excessive), et de surcroît, un mal de crâne croissant me martelait sans répit depuis le matin. Peu après, l'hôtesse vint vers moi avec son plus beau sourire m'annoncer que l'avion ne partait plus à une heure du matin, mais à six heures le lendemain. La bonne nouvelle c'est que (par on ne sait quel miracle) je pouvais faire partie du voyage...

Alors que le vieil A310 me propulse à grande vitesse vers le pays du soleil levant, j'ignore totalement ce qui m'y attend. J'ai bien quelques idées du pays, à travers les nombreux blogs, forums et ouvrages que j'ai parcourus, et photos que j'ai vues. La langue ne m'est pas totalement étrangère non plus, puisque voilà six ou sept mois que je l'étudie intensément (de manière théorique) à l'aide d'une bonne méthode (Assimil). En tous cas, personne ne m'attend. Comme bien souvent, je suis comme une feuille morte qui se laisse emporter par le vent. J'ai seulement l'adresse d'une association theravadá dirigée par un moine birman, sur Tôkyô, avec pour tout bagage, mes robes autour du corps, quelques livres en français sur la méditation, ma brosse à dents, quelques paperasses et divers effets, tels que toutes mes lames de rasoir que j'ai pu embarquer sans problème avec moi dans la cabine !

Que faire en atterrissant ? (l'aéroport est à plus de cinquante kilomètres de la capitale) comment faire ? où aller ? Inutile de se poser de telles questions. Nous verrons bien tout cela au moment venu. À quoi cela sert-il de s'interroger de la sorte alors que nous ne sommes pas encore arrivé et que nous n'avons pas même idée de savoir comment les choses vont se dérouler ! Vraiment, le mieux est de ne rien attendre, de voir comment cela se passera. Chaque fois que j'ai fait ainsi, tout s'est passé pour le mieux. Alors pourquoi ne pas adopter cet état d'esprit qui nous fait rester autant que possible au présent, donc pleinement en face de la réalité ? C'est bien ce que je vais faire, et une fois de plus, je ne serai pas déçu...

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ve 21.04.06 — Arrivée sur l'île

Quand le steward nous autorise à ouvrir de nouveau les hublots, j'aperçois le soleil levant, d'un rouge clair au milieu d'un ciel blanc. L'avion se dirige justement vers l'astre, qui à cet instant, symbolise en grandeur nature le drapeau nippon.

Mon voisin est un moine japonais. Il me fait remarquer le Mont-Fuji, que l'on distingue très clairement, dépassant la mer de nuages qui flotte alors sur le Japon. Il m'exhorte, une fois de retour dans mon pays, à crier à tout le monde qu'il faut cesser de couper les arbres. Quelques phrases et mimes plus tard, il me présente un homme d'une trentaine d'années qui m'offre le train régional/métro pour gagner Tôkyô. Dans le train, il pianote sur son téléphone portable. J'ai l'impression que ces « choses-là » (je n'en ai jamais eu) proposent maintenant tellement de fonctions que je serai encore capable d'être surpris si on me disait « le mien, il fait même téléphone ! ».

En me montrant l'heure, il me demande (afin que je puisse pratiquer mon japonais) nan ji desu ka, quand je lui réponds qu'il est 16h45, il me dit que nous aurons une correspondance à effectuer et que nous parviendrons à Shinjuku à 17h42. À destination, c'est une amusante sensation d'irréel, une forte dose de complet dépaysement. Shinjuku est peut-être la plus grande station de métro de la planète : un foisonnement de gens pressés qui se croisent dans tous les sens, avec des allées et des escaliers qui semblent s'emmêler comme des spaghettis, le tout couvert de panneaux remplis d'inscriptions faites de caractères que je connais encore bien mal. Pendant le parcours, mon bienfaiteur a lancé quelques coups de fils et a pris de moi quelques clichés que je ne pourrai malencontreusement pas vous donner à voir, étant donné que dans la précipitation de nos adieux, nous avons oublié de nous échanger nos mèls.

Les téléphones étaient destinés au centre theravadá, dont le numéro accompagnait l'adresse. Au beau milieu de la gigantissime marée humaine de la station souterraine de Shinjuku, le jeune homme s'éclipse, à l'instant même où il me confie à une dame âgée d'une soixantaine d'années (jointe peu avant au téléphone). Des cheveux aussi gris et stricts que ses habits, cette vieille japonaise de petite taille m'adresse un sourire rayonnant d'hospitalité et emprunt d'un profond respect, tout en se courbant en avant, les mains jointes, avant de s'engager d'un pas très décidé à travers la foule, non sans m'avoir demandé de la suivre.

Avide de découvrir ce pays si nouveau pour moi, mes yeux jonglent entre la petite dame grise et les innombrables attractions visuelles pétantes de couleurs. Il y a des publicités qui semblent jaillir de tous les coins comme des hallucinations, des restaurants qui proposent leurs plats alléchants en matières synthétiques (rudement bien imitées) sur leurs devantures (oui, même le plastique peut faire saliver). La petite dame que je dois filer se faufile si vite dans la masse et s'y confond si facilement que je ne manque pas de la perdre. Alors que j'ai la sensation d'être sans boussole au milieu de l'océan, je me souviens de l'une des leçons de mes livres d'apprentissage du japonais. Il était question que le personnage se perde ici même, dans la station de Shinjuku, qu'il comparait à un labyrinthe. Soudainement, je vois la petite dame courir en montant à contre-sens un escalator (pour revenir vers moi), me lançant un regard qui signifie « alors, on rêvasse ? » Cette fois, j'accélère le pas.

J'ai l'impression d'être dans un film d'intrigue. Tout se passe très vite. Elle me tend un ticket de métro et nous nous engouffrons dans une rame qui nous propulse vers la tôkyô eki. Ma bienfaitrice m'offre une carte de téléphone et une enveloppe contenant des yen, que bien sûr, je refuse (discipline monastique oblige). Ensuite, elle me remet un ticket de bus, un ticket de train et un bout de papier sur lequel sont indiqués des horaires à la minute près, en accompagnant son geste d'explications (en japonais, car elle ne parle pas anglais). Il me faut donc aller en car jusqu'à Kashima (une ville située à une centaine de kilomètres de Tôkyô). Là, il y aura une gare, depuis laquelle je devrais prendre un train pendant quatre stations. À la dernière, quelqu'un m'attendra avec une voiture.

Tout se passera comme prévu. Avant de me laisser tomber dans un somme profond, depuis la fenêtre du car, je contemple le Japon urbain et nocturne : de hautes tours qui s'étendent jusqu'à l'horizon, étincelantes de lumières multicolores, parfois clignotantes. Tels des serpents géants qui s'entrelacent, les routes sont conçues de manière totalement époustouflante. D'une propreté remarquable, le décor urbain tokyoïte présente tous les aspects d'une ville futuriste bien organisée. Les bâtiments, les routes et les ponts sont parfois si serrés les uns par rapport aux autres, qu'aucun centimètre carré de place ne semble gaspillé. À tel point qu'il y a jusqu'à trois routes les unes au-dessus des autres.

L'homme venu me chercher à la gare a soixante ans. D'allure très modeste, il demeure très calme, sous son bonnet de laine. Lorsqu'il me parle, il le fait lentement, en détachant chaque syllabe, afin que je puisse mieux le comprendre. Il me conduit dans une petite maison, faisant partie d'un monastère occupé par un moine birman, actuellement en déplacement. Nous sommes là dans un petit village qui s'appelle Taiyô, ce qui signifie Océan. Comme il fait tout noir et qu'il est presque onze heures du soir, je ne perçois de l'endroit où je suis que le profond silence et le froid. Le baromètre se confine entre 10 et 15 degrés, ce qui contraste avec les 35 degrés que j'ai laissés à Yangon. o yasumi nasai !

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sa 22.04.06 — Un village en plastique

Difficile de sortir d'un bon lit aux couvertures épaisses, lorsqu'en dessous se trouve un tapis chauffant et que règne dehors un froid de canard (surtout à six heures). Rien de tel, cependant, que de marcher à l'air frais pour bien se réveiller. En effet, le repas du matin est servi dans une autre maison. Cette dernière est une demeure traditionnelle, bordée par un très charmant jardin (comme tous les jardins au Japon). Les pièces sont divisées par des cloisons fines, translucides et coulissantes. On marche déchaussé sur des tatamis pour lesquels les dimensions des pièces ont été conçues au millimètre près. L'esthétique générale est très harmonieuse, très sobre, très reposante. Donc très propice pour la méditation.

La cuisine que mon bienfaiteur me sert est simple, naturelle, à peine assaisonnée. Elle est extrêmement saine, donc très bonne totemo oishii desu. Nous sommes dans un petit quartier résidentiel où le silence est total. Ici, les maisons sont minuscules, elles semblent faites tout en plastique, comme si chacun avait du collectionner des œufs surprise en chocolat pour obtenir de quoi construire sa demeure. La maison dans laquelle je dors ne doit pas dépasser les 70 mètres carrés, y compris son étage. Les toits très pentus et les couleurs à peine réelles des maisons de ce quartier donneraient à penser que Monsieur Disney en est l'architecte. J'apprendrai qu'il s'agit là surtout de maisons secondaires.

Cette contrée est sous bien des aspects tellement mignonne qu'on la croirait faite pour des enfants. Tout est petit ; les maisons, les voitures — dont beaucoup ressemblent à des véhicules de golf, en forme de petites boîtes à chaussures, comme pour pouvoir en garer plus au même endroit — et même les forêts, dont les arbres sont souvent fins et très serrés les uns contre les autres.

Vers midi, après le second et dernier repas de la journée, le vieil homme me conduit dans sa petite auto pour me faire découvrir le village. Il y a des rizières, des champs de fleurs, des serres, des maisons aux toits rappelant ceux des temples, des routes bordées de publicités, de commerces divers, le tout parfaitement propre. C'est comme si le pays entier était tout neuf. En fait, le Japon vient tout juste d'être créé, uniquement pour le plaisir de mes yeux ! Les voitures sont si propres et en si bon état qu'on jurerait que tout le monde vient de s'en acheter une neuve. Sans doute, l'effet est-il très accentué par le fait d'avoir été longtemps dans une des régions les plus pauvres et les plus délaissées de ce monde.

À peine cinq minutes après que nous soyons partis, ô surprise ! Se dévoile devant nous en large panorama l'océan. À cet instant, je comprends d'où vient le nom du village (Océan, en français). En dépit du froid cinglant, une armée d'hommes en combinaison chauffante (comme les tenues de plongée) partent à l'assaut des vagues à l'aide de leurs surfs. Je parcours quelques pas dans la mer : mizu ga tsumetai desu ne ! Jamais je n'aurais été autant à l'est... mais au fait, où se trouve le point le plus à l'est ? S'agit-il de la ligne de changement de date (en plein pacifique) ? Cependant, on peut encore aller plus à l'est... Imaginons que quelqu'un trouve un pôle est. Voilà de quoi déboussoler le monde entier !

Le tour du coin s'achève par la visite d'une síma, bâtiment nécessaire à l'intégration des moines dans la communauté de Bouddha. Située dans une petite forêt, celle-ci serait la plus ancienne du pays.

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di 23.04.06 — Pas d'Internet au Japon ?

Aujourd'hui, il serait bien que je puisse utiliser un peu Internet...

  — Excusez-moi, est-ce qu'il y a Internet ici ?
  — Non.
  — Et il n'y aurait pas un voisin qui...
  — Non.
  — Et à la poste ?
  — Non plus.
  — Ailleurs, dans le coin ?
  — Il faut aller à Tôkyô pour ça.

Stupéfaction, la capitale est à 120 km d'ici ! Nous sommes dans le pays le plus moderne de la planète et le « grand réseau » n'est pas présent partout !!? Mon bienfaiteur finit tout de même par me trouver un cyber café — cher —, à une bonne demi-heure de voiture de notre village océanique.

De retour, je pars pour une promenade dans la campagne environnante inaka ha ii desu ne. En raison des nombreux quartiers résidentiels et du relief irrégulier, il est impossible de se repérer. Étant donné que je n'ai aucun indice à fournir sur l'endroit où je loge, je prends soin de bien retenir chaque bifurcation. Comme j'ai manqué de me perdre en pensant faire une boucle, j'ai pensé plus raisonnable de tout refaire en sens inverse, ce qui a doublé la longueur de la balade. Lors de ce tour, je n'ai croisé personne, si ce n'est deux très vilains cabots qui ont menacé de m'attaquer. Pour me tirer d'affaire, je suis parvenu à leur faire peur en m'efforçant de paraître aussi calme que possible, bien que je fus sûrement le plus effrayé des trois.

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lu 24.04.06 — Trop calme

À cause du froid, je reste confiné dans ma chambre, en haut de la petite villa qui fait office de monastère, et dont l'intérieur donne à penser que nous sommes dans un camping-car ou dans un bateau. Ce matin, je poursuis mon apprentissage du nihon go, tout seul avec mes livres. Il règne ici un calme parfait. C'est même trop calme. Pour la méditation, c'est impeccable. Néanmoins, je ne suis pas venu au Japon pour méditer.

La raison de mon séjour ici, c'est d'une part l'apprentissage du japonais (en le pratiquant autant que possible), la découverte des Japonais, de leur pays et de leur culture. Nul besoin de réfléchir des heures durant : je ne dois pas rester ici ; ce qu'il me faut, c'est rencontrer beaucoup de monde, me plonger dans des lieux mouvementés, où il y a beaucoup de choses à découvrir, à lire, à entendre, à parler. Le mieux est certainement d'aller à Tôkyô (en tout cas dans un premier temps).

Le maître des lieux (un moine birman que j'ai croisé six ans plus tôt en Birmanie) est de retour. Ce qu'il me dit sur la situation du théravada est peu réjouissant :

« Voilà dix ans que je demeure principalement ici, au Japon, et je pense maintenant à retourner dans mon pays. En dehors de rares méditants, personne ne vient ici. D'une part, les gens sont trop occupés aujourd'hui (à travailler, à courir après les plaisirs). Ils ne s'intéressent vraiment pas du tout au Dhamma. D'autre part, il n'existe pas de pays où les différents types de croyances et d'écoles bouddhiques sont autant divers, complexes, confus et mélangés qu'au Japon. »

Bien qu'il parle couramment le japonais, mon pauvre ami moine rencontre donc des conditions qui sont bien loin d'être aisées pour faire connaître ici la parole de Bouddha et ses inestimables bénéfices. Sans doute serait-il bien de s'adonner à ce genre de tâche à l'aide d'Internet ? C'est d'ailleurs l'une des principales raisons qui me pousse à étudier le japonais : proposer des textes en nippon via le web. Je comprends que mon vénérable hôte n'est pas un expert en la matière, lorsqu'il me demande : « Est-ce que vous avez emmené Internet avec vous ici ? » Cela dit, ce sera sans doute bientôt possible.

La journée se termine dans un bon bain chaud.

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ma 25.04.06 — À nous deux, Tôkyô !

Ce matin, il fait froid dans le village de Taiyô, et la pluie lui donne une atmosphère bien triste. C'est comme si le ciel pleurait mon départ. Lorsque j'ai quitté Mandalé (en Birmanie), une forte pluie avait arrosé la ville de ses trombes en pleine saison sèche. Idem à Yangon lorsque j'en suis parti pour voler vers le Japon. Si je suis un être aux pouvoirs divins ? Non, ce sont juste des coïncidences qui m'amusent, qui m'arrivent comme des clins d'œils.

Je fais mes adieux au moine et au bienfaiteur, et l'autocar part à la seconde près selon l'horaire. Je me dirige vers la plus grande agglomération de l'île (l'une des plus importantes de la planète), sans parapluie, avec toutefois une carte de bus du réseau urbain tokyoïte et une adresse que le moine birman m'a données. L'adresse est celle d'une association théravada que m'avait également indiqué mon ami Pierre.

Moins de deux heures après, le car pénètre progressivement dans la cité géante. Resplendissante de grandeur — tout n'est donc pas si petit au Japon —, c'est un panorama presque extra-terrestre qui s'offre à mes yeux. Je demeure quelque peu impressionné par cette ville qui s'étend sans fin sous un ciel azur. Vraiment, Tôkyô fait ressembler Paris à un petit village ! Le soleil de fin d'après-midi fait étinceler les hautes tours de la ville aux architectures les plus pointues et les plus audacieuses.

Voici maintenant le cœur de la mégapole. À eux seuls, les panneaux publicitaires de tous styles et les enseignes lumineuses de toutes couleurs constituent une grande distraction. Malgré un foisonnement incessant (certains magasins demeurent ouverts sept jours sur sept, 24 heures sur 24) de monde, de commerces et de véhicules, tout est d'une propreté impeccable. Non pas tant que les Nippons nettoient bien, mais tout simplement qu'ils ne salissent pas ! C'est là aussi le secret de la purification de l'esprit : ne pas chercher à le nettoyer, mais cesser de le salir sans cesse.

Le car parvient à son terminus, la gare de Tôkyô (qui est surtout une gigantesque station de métro). Comme je ne dispose que d'une carte de bus, il me faut aller au centre théravada en bus. Je marche au hasard dans la ville géante, sans trop oser adresser la parole à qui que ce soit tant les gens paraissent pressés. Dans ce quartier, tous les hommes semblent être des hommes d'affaires et les femmes des femmes d'affaires. Seuls les oiseaux prennent leur temps, mais je doute qu'ils soient en mesure de me renseigner.

Au bout de quelque temps, n'apercevant pas la moindre station de bus, je finis par demander mon chemin à deux jeunes en cravate. Le centre étant situé dans le quartier de Shibuya, je demande un bus pour la gare de Shibuya. Comme ils ne savent pas où trouver des bus, je leur fais savoir que je peux tout aussi bien y aller à pied. tooi desu, me répond l'un. koko kara ichi ji kan desu, précise l'autre. Je demande encore la même chose à un vendeur. Visiblement, les bus sont une chose rare par ici. Qu'à cela ne tienne, j'irai à pied, mon sac n'est pas très lourd. Je prends donc la rue qui se trouve devant, et vais toujours tout droit, selon les indications qui m'ont été données. Quelques minutes plus tard, l'artère donne en plein sur ce qui paraît être le Palais Royal.

Je profite d'un feu rouge pour aborder deux hommes d'affaires vêtus d'un complet impeccable. En fait, ils sont en train d'héler un taxi. En m'affirmant que la gare de Shibuya se trouve à plus de deux heures d'ici à pied, l'un d'eux m'invite à monter avec eux dans le taxi — c'est sur leur chemin. Ces deux hommes sont hautains ; c'est l'espèce de personnes qui pensent qu'avoir de l'argent nous met au-dessus des autres (hélas, cette espèce est loin d'être rare). S'ils m'ont pris, ce n'est pas pour me rendre service, mais pour se divertir : quoi de plus drôle qu'un Occidental en robe monastique avec des sandales ? Peu importe leur intention, tout ce qui compte est que cela me permet d'avancer, tout en découvrant la ville. L'un des hommes me demande de lui montrer l'adresse du lieu vers lequel je me rends. Il me dit qu'il me faudra prendre un bus depuis la gare de Shibuya.

Il m'adresse (en anglais) quelques questions banales (d'où venez-vous, etc.), puis se met à rire avec son ami.

  — Est-ce que vous pouvez prier pour mon collègue ? Priez pour qu'il obtienne une fiancée ; il n'arrive pas en trouver une.
  — Je ne prie pas, je médite seulement.
  — Ah ?
  — Et c'est bien de ne pas avoir de fiancée. On est totalement libre, lorsqu'on est seul. Quand on a une fiancée, on récolte toutes sortes de problèmes !

Cette dernière réplique est naturellement valable de la même manière pour les deux sexes. Lorsque nous parvenons devant la célèbre gare de Shibuya, je descends du taxi en saluant les hommes d'affaires.

Une fille m'offre un paquet de mouchoirs sur lequel est imprimé de la publicité et qu'elle distribue aux passants. Je lui demande où se trouve la statue de Hachikô, dressée devant la gare. Elle est juste sur le côté. Ici, quelle vue spectaculaire ! S'agit-il d'un géant festival du 22e siècle ? Non, c'est seulement un quartier branché de Tôkyô, avec des publicités vidéo qui se succèdent sur des écrans si grands qu'ils font parfois toute la largeur des tours sur lesquelles ils sont fixés.

Visuellement, la population jeune anéantit toute chance de repos pour l'œil. Les vêtements sont si étonnants que leur fonction de vêtir ne semble qu'accessoire. Que dire des coiffures, des parures, et... s'il me fallait décrire tout ce que je découvre dans cette contrée, des mois à taper sur mon clavier ne suffiraient pas. Ce qui me surprend le plus, c'est que je passe totalement inaperçu. Exactement comme si j'étais japonais et vêtu « comme tout le monde ». Pour une fois, les autres ne me dévisagent pas avec surprise ; c'est plutôt moi qui les regarde.

C'est bête à dire, mais je ne sais pas à qui demander mon chemin, tant il y a du monde ! Je finis quand même par accoster quelqu'un, qui m'envoie vers le poste de police. Je fais tous mes efforts pour tenter de comprendre quelques mots du fort aimable policier qui me renseigne. Lorsqu'il me montre sur le plan où nous sommes et où je vais, je réalise que c'est loin d'être la porte d'à côté et que Shibuya est un quartier qui à lui seul doit faire au moins la moitié de Paris ! L'agent a l'air fort embarrassé lorsque je lui dis que je n'ai pas un sou et que je ne dispose que d'une carte de bus. Je demeure néanmoins parfaitement confiant, ne songeant pas un seul instant à la minute suivante, restant si paisible que je sais parfaitement que tout se passera pour le mieux. Et là, comme par enchantement, un jeune, parmi les personnes également venues pour demander un renseignement, me propose de me conduire en moto. Avant cela, il souhaite me présenter un ami.

En arrivant chez ce dernier, enfin je pénètre pleinement dans le Japon. Voilà ce que j'appelle visiter un pays : se retrouver chez un « habitant type », partager avec lui une tranche de son « quotidien type ». Nous sommes en l'occurrence dans un appartement minuscule, avec des appareils électroniques qui traînent dans tous les coins. La première chose qui saute à mes yeux... le devineriez-vous ? Un ordinateur portable connecté à Internet, posé à même la moquette. Il y a même une prise murale pour le câble Internet, comme nous avons des prises pour le courant et pour le téléphone. Affamé, le jeune motard descend chercher un repas dans une boîte de polystyrène et des jus de fruits, pendant que j'essaie de discuter avec son copain. Ces deux jeunes sont particulièrement avenants, doux et attentionnés. Je crois deviner que ces deux-là sont loin d'être des cas isolés au Japon.

À la tombée de la nuit, nous mettons nos casques et je suis conduit au centre théravada. Là, je bénéficie d'un accueil chaleureux des membres de l'association qui entretiennent le centre. Ils ne sont pas même surpris de voir un moine occidental débarquer à l'improviste le soir. Un peu plus tard, arrive un moine singhalais ; c'est lui qui gère le centre. Il loge ailleurs, ainsi que deux moines japonais avec qui je ferais connaissance le lendemain.

On me montre ma chambre, au troisième étage. Le rez est occupé par l'entrée, une grande statue de Bouddha, la salle à manger avec un coin cuisine. À côté, un garage dans lequel est parquée une grosse Mercedes noire (relativement ordinaire à Tôkyô). Au premier, la salle informatique, avec de nombreux ouvrages et CD (d'enseignements je présume) édités par l'association. Au second, une salle pour les cérémonies, qui peut aussi être transformée en salle de réunion.

Après avoir répondu aux mèls les plus urgents, je vais me coucher. Mon lit est si confortable (mou) que j'ai du mal à m'endormir. Il me faut enlever le matelas et mettre une couverture à la place. Apparemment, je suis le seul à dormir dans le bâtiment de l'association.

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me 26.04.06 — Qui renonce à tout récolte tout

L'étage où je loge est constitué d'une large pièce qui donne sur une salle de bain, des toilettes et ma chambre à coucher. Étant donné que des gens n'y viennent qu'occasionnellement, par exemple pour s'entretenir avec des visiteurs ou pour entreposer un somptueux bouquet de trente amples roses jaunes, c'est comme si je disposais pour moi seul de toute une suite. Cela dit, un espace de deux mètres carrés m'aurait tout aussi bien convenu.

Des fenêtres, on aperçoit le feuillage des arbres qui bordent la promenade d'en face, et de hauts immeubles qui grattent le ciel, et qui, la nuit, prennent l'apparence d'un décor de science-fiction avec leurs lumières clignotantes. Aux murs de ma chambre, il y a deux tableaux de tissus. L'un représente le très fameux zédi Shwedagon de Yangon — à 300 mètres duquel j'ai vécu ces derniers mois — et l'autre la non moins vénérée statue Mahàmuni de Mandalé — où j'ai vécu les trois années précédentes. Comme si cela ne suffisait pas pour que la Birmanie me fasse un clin d'œil, voilà que sous mon lit se trouve une pile de robes monastiques... birmanes ! Je n'ai pourtant vu que des Japonais et quelques Singhalais par ici.

Après un clin d'œil de choses provenant du pays que je viens d'habiter durant une dizaine d'années, c'est l'autre œil qui cligne dans les toilettes : celui de ma langue maternelle. Sur le tissu qui protège le papier toilette sont accrochés deux broches. L'une représente une petite tour Eiffel peinte en bleu blanc rouge, sur l'autre est écrit (en français) « Spécialités de la maison ». Sur le porte-savon, on peut lire « Premier ma maison » et sur la serviette pour les mains « ELLE maison » (de la version du magazine ELLE pour la maison, je suppose).

Pas du tout habile pour fournir des descriptions culinaires, je me contenterai d'indiquer que les plats qui sont préparés et qui sont servis ici sont de haute qualité, qu'il est impossible de ne pas prendre de plaisir en les ingérant — y compris pour un moine ! — et qu'ils sont autant originaux qu'esthétiquement bien présentés (y compris la décoration de la vaisselle, des baguettes, des repose baguettes, etc.). Quoiqu'il en soit, ce n'est pas le rôle d'un moine que de vanter et de décrire telle ou telle cuisine.

J'aurais pu emprunter un appareil photo pour vous montrer les tant de belles choses que je vois, mais après réflexion, je crois que je ne mettrai pas de clichés pour illustrer le récit. Tout passera par le texte, ce qui laissera à chacun le loisir d'imaginer ce qu'il veut. Aussi, les sites qui offrent des photos splendides du Japon ne manquent pas. Cependant, il pourra se trouver que je vous donne des liens vers d'autres sites en relation avec ce que je vis ici.

Jamais je n'aurais pu espérer une situation aussi satisfaisante, même si j'avais soigneusement préparé ce voyage et disposais d'un porte-monnaie bien garni. Je suis arrivé ici sans aucune pensée, sans rien connaître, sans un sou en poche (et d'ailleurs même sans poche !), et je me retrouve dans une vaste habitation en plein Tôkyô, où je jouis d'une alimentation plus que convenable, suis entouré de personnes d'une gentillesse admirable, et dispose de tout ce qu'il faut pour vivre et travailler dans les meilleures conditions, y compris Internet.

C'est toujours ainsi que cela se passe avec le renoncement : plus on renonce aux choses, plus elles viennent à soi. C'est un fait, et non le but recherché, attention ! Le renoncement doit être une pratique sincère, destinée uniquement à demeurer l'esprit clair et équanime en toutes situations, en prenant soin de ne pas développer d'attachements à quoi que ce soit (êtres, lieux, confort, objets, rites, idées, etc.). De ce fait, le poids des souffrances en tout genre est considérablement réduit, la compréhension de la réalité s'accroît (à tous les niveaux). Dès l'instant où l'on commence à s'attacher, les problèmes surgissent. Le renoncement constitue l'une des bases primordiales de l'entraînement qui conduit à l'éradication définitive des impuretés mentales.

Il est donc bien que j'accepte pleinement l'idée de pouvoir me retrouver du jour au lendemain dans la rue, sans un sou, sans toit, ni nourriture (comme cela m'est d'ailleurs bien souvent arrivé). Le vrai confort n'est pas de s'asseoir dans un fauteuil luxueux, il est dans la tête. Ce confort-là, rien ni personne ne peut nous l'enlever, tandis que l'autre, rien ni personne ne peut nous empêcher de le perdre. Celui qui renonce pleinement aux choses sera aussi bien assis sur des cailloux. Si son corps n'est pas en mesure de résister aux conditions extérieures, il sera naturellement amené à trouver un abri.

Enfin je peux commencer (ce 26 avril) à écrire la première ligne de cette page ! (et à l'instant où j'écris ces mots, nous sommes le 2 mai...)

Si vous le voulez bien, nous allons faire un tour aux toilettes (te arai). Autrement, il vous suffit de sauter ce paragraphe... Dans chaque pays, il y a toujours des choses qui surprennent ceux d'ailleurs (parce que différentes de chez soi). Ainsi, deux Japonais furent très étonnés lorsque je leur dis qu'en France, il n'y a ni toilettes automatiques, ni taxis aux portes automatiques. Sur le mur des toilettes (dans ma "suite"), il y a une télécommande fixée au mur, indiquant l'heure et munie de non moins de 13 boutons ! Les inscriptions sont en Japonais, mais aussi en braille. La plupart de ces boutons s'appliquent au rinçage automatique (à l'eau tiède). Les jets sont ajustables autant pour la direction que pour la pression. Bien sûr, les femmes disposent d'un jet supplémentaire. Il n'est pas la peine de chercher le bouton pour la chasse, car elle se met automatiquement en marche lorsqu'on se relève (Seuls, ceux qui urinent debout devront le chercher). Enfin, la lunette des w.-c. est chauffante.

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je 27.04.06 — Une pluie de cadeaux

Ce matin, une importante cérémonie a lieu à l'association, puisqu'il s'agit de remettre officiellement le bâtiment aux mains du samgha (la communauté monastique). L'abbé délivre un enseignement en japonais, puis en singhalais. Il y a aussi une douzaine de moines venus de Sri Lanka pour quelque temps. Dans la salle est présente une centaine d'individus, dont la moitié doit être singhalaise. Les moines récitent plusieurs sutta. Les laïcs récitent également quelque chose, puis de la cuisine singhalaise nous est offerte. Excellente, bien que fortement épicée. Une fois qu'une bonne demi-douzaine d'affriolants desserts nous ont été servis, des gens se mettent en ligne pour offrir des omiyage aux moines. Nous recevons chacun non moins de seize beaux cadeaux, que je n'aurai personnellement pas le temps de découvrir avant trois jours !

Aussitôt les offrandes distribuées, nous partons vers les environs de Yokohama pour visiter un vieux temple dans lequel se trouve un jeune plant, en pot et en intérieur pour le protéger du froid qu'il fait encore à ce jour. Il s'agit d'un rejet de rejet de rejet de l'arbre de la Boddhi, arbre sous lequel Bouddha serait parvenu à l'éveil (le conditionnel s'applique plus à l'arbre qu'à l'éveil). Comme les temples que je vais visiter ces prochains jours (et que j'ai déjà visités au moment où j'écris ces lignes) sont relativement similaires, je me limiterai à ne donner qu'une description générale, qui s'applique plus ou moins à tous...

Harmonie, pureté, sérénité, propreté, ordre, authenticité. Voilà des mots qui me viennent à l'esprit pour évoquer l'impression dégagée par l'atmosphère de ces lieux. Les toits des bâtiments sont si imposants qu'ils occupent parfois à eux seuls les deux tiers de tout le volume de la construction. Ils doivent en partie leur charme universellement réputé à leurs angles recourbés, comme s'ils étaient de vieux livres ouverts, couverture au ciel, aux coins cornés par le temps. L'intérieur est agréable de sobriété. On doit se déchausser à l'entrée et pour circuler dans les couloirs, mettre des sandales prévues à cet effet. En prenant place dans l'une ou l'autre des salles du temple, on reste déchaussé.

Exception faite des installations électriques, tout est rigoureusement traditionnel : les tatamis au sol, les portes coulissantes et certaines cloisons en papier, permettant à une partie de la lumière d'entrer sans frapper, les lampes décorées par des calligraphies anciennes, les cloches, tambours et gongs, le mobilier sculpté dans un bois noble, les bols à thé, etc. Naturellement, les robes complexes des moines, en tissu souvent noir, avec un peu de blanc ou de rouge, se marient admirablement avec l'esthétique intérieure.

Nous sommes invités à boire le thé. Chacun est assis sur un épais coussin carré posé à même le sol. Ce sont les moines eux-mêmes qui nous servent, de façon très solennelle, voire cérémonieuse. Le thé japonais est fameux, d'un vert clair, d'un parfum doux, bien que son goût soit un peu amer et âpre. Contrairement au thé chinois (le « thé noir », celui que nous connaissons le mieux en France), il se boit mieux sans sucre.

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ve 28.04.06 — Une avalanche de cérémonies

Pendant quelques jours, nous retrouvons les autres moines et passons notre temps à visiter des temples, assister et participer à des cérémonies. On est plus que jamais plongé dans le cœur de la culture nipponne : costumes en soie richement décorés, chants religieux, coups de tambours, brûlage d'encens... À croire que tout cela fut inventé par des moines cherchant à fuir l'ennui de leur méditation infructueuse. Durant ces premiers rituels, nous voyons cela comme un grand spectacle. Pourtant, au bout d'un certain nombre, les cérémonies demeurant identiques et interminables, un besoin d'aller prendre l'air se fait peu à peu ressentir.

La décoration du temple dans lequel nous nous rendons ce matin est tout à fait époustouflante. Le bâtiment principal abrite un autel aussi colossal que prestigieux, renfermant paraît-il des reliques de Bouddha. Comme suspendus dans l'air, les éléments décoratifs qui remplissent l'espace intérieur jusqu'au haut plafond, selon un équilibre soigneusement établi, ne manquent pas d'éblouir chaque visiteur. subarashii desu ne.

Dans ce monastère, nous sommes dans la « maison mère » d'une des principales écoles bouddhiques du Japon (Sôtô Zen). Sur cette page, vous trouverez un plan de ce dernier. Il suffit de cliquer sur les bâtiments dont vous souhaitez voir les photos, mais attention, celles-ci ne véhiculent pas du tout la somptuosité qui se dégage sur les lieux. De plus, c'est tout en japonais.

Après quelques cérémonies, nous sommes invités à déguster, présenté dans un service en laque de couleur terre, un repas aussi bizarre qu'irracontable, mais néanmoins très bon. Ensuite, dans l'une des salles du temple, nous prenons part à ce qui a tout l'aspect d'une réunion de haute importance. Je ne comprends pour ainsi dire à peu près rien. En dépit de mes quelques bases acquises, le japonais est encore un peu du chinois pour moi. L'abbé de notre association présente des documents et des photographies de chantiers à celui qui doit sans doute être le haut responsable des lieux. Je crois deviner qu'il est question de la construction de monastère(s). En fin de réunion, les hommes en cravate saluent les moines en se courbant avec le plus grand respect. La rencontre se clôt suivant un rite très protocolaire, avec un échange de cartes de visite et de petits cadeaux.

Nous pouvons ensuite admirer les jardins qui n'ont rien du tout à envier aux jardins royaux les plus élaborés, et où coule une délicate atmosphère de profonde nature.

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sa 29.04.06 — 2 nouvelles síma

les dates en rouge indiquent les dimanches et les jours fériés

Avec un des deux moines japonais et un des membres de l'association, nous prenons le métro. Pendant le trajet, mes deux compagnons tentent patiemment de me faire comprendre quelques phrases construites à l'aide de mots simples, mais j'ai toutefois bien du mal à saisir le sens de leurs propos. Si j'avais certaines facilités à lire mes leçons, la phase pratique — que je n'ai débuté il n'y a qu'une huitaine de jours, en arrivant au Japon — est épineuse. De plus, je n'ai pas voulu m'embarrasser de mon dictionnaire aujourd'hui.

Après deux correspondances, nous nous retrouvons aux limites de la banlieue de Tôkyô, dans un quartier qui ressemble à une petite ville de campagne. Les maisons sont très propres, avec leurs tuiles qui paraissent être en plastique. Presque chacune possède un jardin minuscule, mais si joli et si bien entretenu qu'on s'y attarderait très volontiers. Petits et d'allure élégante, les arbres sont comme ceux qu'on peut imaginer dans les contes de fées. Je ne les avais vu que sur les gravures anciennes ou sur des photographies. Leurs branches se recourbent en tout sens sans rester droites plus d'une dizaine de centimètres, un peu à la manière des ceps de vigne. Concernant le feuillage (tout du moins), je crois que l'homme y est pour quelque chose, car il se constitue de grosses boules presque lisses vues de loin, et plus ou moins ovales.

Nous parvenons à une maison qui sert de temple à une association théravadine singhalaise. Là, une bonne centaine de personnes — dont une quinzaine de moines — sont présentes. Parmi les moines singhalais, il en est un qui vit près de Paris, et avec qui j'échange quelques mots. Nous nous étions déjà croisé en France. Une cérémonie commence à l'instant même où nous entrons, et à l'issue de laquelle un repas très épicé nous est servi. À peine cinq desserts (l'un étant meilleur que les quatre autres) absorbés et une dernière gorgée de thé avalée, c'est une nouvelle pluie de cadeaux qui se déclenche aujourd'hui (exactement dix chacun).

Un enseignement et quelques récitations plus tard, nous allons tous dans le temple maháyána voisin pour y assister à une pompeuse cérémonie, en compagnie de deux fois plus de monde. Par marque de respect, les laïcs sont tous vêtus de couleurs discrètes et neutres, principalement en noir ou en gris. Ce qui souligne les coloris flamboyants portés par les religieux. Dans ce temple, j'ai l'occasion d'admirer le plus grand tambour du Japon, qui doit bien faire deux mètres de diamètre, bien que court. Je me rappelle alors le tambour du monastère Mahásí (en Birmanie) qui, s'il est de moindre diamètre, doit mesurer dans les quatre mètres de long. D'ailleurs, « mahásí » signifie « grand tambour » en birman. Et en Japonais ? Heu... Attendez juste que j'ouvre mon dictionnaire... Cela se dit ookii taiko.

Nous roulons un peu plus loin (un mini bus pour les moines) et arrivons dans un lieu situé en bordure d'un bois, où sont plantés des drapeaux du théravada autour d'un bâtiment au sol couvert de tatamis et à côté duquel se dressent les fondations d'une future construction. C'est cette dernière qui nous intéresse, car si nous sommes venus ici, c'est pour établir une síma ; un bâtiment indispensable à toutes les procédures monastiques, tout comme celle qui consiste à en intégrer de nouveaux dans la communauté. La procédure visant à fonder une síma est longue, mais tout le monde demeure debout, immobile et silencieux, y compris les nombreux laïcs qui entourent le périmètre du futur bâtiment monastique.

Ensuite, nous sommes reçus dans un autre temple, loin d'ici, où le thé nous est offert. À quelques pas de ce dernier endroit, nous attend la même tâche ; nous établissons une deuxième síma ! Le site web de l'association en parle. C'est en japonais, mais il y a des photos. En un seul jour, nous aurons presque doublé le nombre de síma du pays, puisque l'abbé m'apprendra qu'il y en avait en fait déjà trois avant ce jour (celle que j'ai vue à Taiyô, une près d'Ôsaka et une autre sur l'île de Kyushû). Sur le chemin du retour, c'est toute la splendeur de la Tôkyô by night qui s'offre à mes yeux.

Ce soir, c'est Noël, car je peux enfin déballer les 26 cadeaux reçus les jours derniers. Tout d'abord, il faut savoir que pour les Japonais, l'emballage d'un cadeau est presque plus important que le cadeau lui-même. Il peut être amusant d'accorder plus de soin à l'empaquetage d'un présent qu'à son contenu, mais quand il s'agit d'un enseignement aussi précieux que celui de Bouddha, c'est dommage. Et c'est visiblement le sort que ce dernier est en train de subir. On accorde de plus en plus d'intérêt au papier cadeau et rubans des cérémonies et rites, et l'on délaisse de plus en plus le présent lui-même (c'est le cas de le dire) de la pratique, qui constitue cependant l'unique chemin en mesure de conduire à la Connaissance.

Toujours est il que ces cadeaux rivalisent — les uns les autres — de beauté et d'originalité. Le papier (ou plastique) de certains est coupé dans une matière surprenante, très douce au toucher. Il y a parfois trois emballages différents autour d'un seul présent. Je voudrais presque ne pas les ouvrir et les ré-offrir tels quels à d'autres, car je n'ai pas besoin de cadeaux. J'aime néanmoins en recevoir, parce que c'est une joie saine pour le donateur, en même temps qu'un acte favorable. Avant de faire cadeau de ces offrandes à d'autres, il faut tout de même que je connaisse leur contenu. Imaginez que j'offre une robe de moine ou un rasoir à grandes lames à une fille ! Certains cadeaux n'ont toutefois pas à être ouverts, car j'ai vu un moine ayant reçu les mêmes en ouvrir quelques-uns devant moi. Pour les autres, comme ils sont insondables depuis l'extérieur, je tente de les ouvrir aussi délicatement que possible (afin de pouvoir les refermer sans les abîmer).

J'imagine que vous attendez de connaître le contenu de ces jolis paquets ? Rien de très exceptionnel. Pour près de la moitié d'entre eux, ce sont des serviettes. De belles serviettes de qualité, certes, mais juste des serviettes. Autrement, deux bouddhas en métal, un petit éléphant en céramique peinte, une boîte de biscuits fins sur laquelle il est écrit en français : « Les petits gâteaux de Tôkyô » (sur un des sacs qui contenait les cadeaux, il est inscrit : « Promenades dans Paris »), deux lampes de poche, une boîte d'encens japonais, un t-shirt (de la couleur des robes monastiques singhalaises), une paire de sandales de femme !!, une feuille de boddhi avec un petit bouddha assis à l'intérieur (plaqué or, peut-être), un pin's (je vous entends rire d'ici), et peut-être deux ou trois autres choses que j'oublie. Je ne conserve pour mon propre usage qu'un stylo bille, un parapluie et une paire de sandales ; non, pas celle précitée, une autre paire ! (ainsi qu'une portion de gâteau aux marrons et un petit pot de miel, mais je ne les garderai pas longtemps, ceux-là ;ˆ) Le reste fera la joie de quelques personnes une fois que je retournerai en Birmanie.

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di 30.04.06 — Repas de prince en altitude

Mes doigts dansent allègrement sur le clavier ergonomique qu'on vient de m'offrir (c'était urgent, car lorsque j'utilise un clavier classique plus d'une journée, les poignets me font si mal que je crains de sérieux problèmes médicaux). Ainsi, j'essaie d'avancer un peu le présent journal. Pas longtemps, parce que peu avant dix heures, l'un des deux moines nippons vient me chercher : « densha de ikimashô ». Ce train est en fait aussi le métro (comme le RER). Lors d'une correspondance, dans la géante fourmilière de Shinjuku, nous croisons une nonne théravadine japonaise, que mon compagnon connaît très bien. Cette religieuse d'âge mûr, qui se rend au même endroit que nous, est fort aimable (comme à peu près tout le monde au Japon). Elle m'adresse de nombreuses questions auxquelles je réponds aussi mal que bien. Aujourd'hui, la température est excellente, puisqu'il fait 29 degrés, alors que hier, le thermomètre n'en indiquait que 19. Plus de quoi avoir peur des courants d'air qui soufflent dans les stations de métro.

Peu après, nous arrivons à destination, où plusieurs centaines de personnes sont déjà sur place, pour la grande réception qui se prépare. Nous sommes dans l'un des établissements hôteliers les plus réputés de Tôkyô : Le « Prince Hotel ». Là encore, je me souviens de ma méthode d'apprentissage du japonais, où une leçon met en scène un individu qui téléphone justement au Prince Hotel pour réserver deux chambres pour sa famille. En étudiant cette leçon, j'imaginais un hôtel plutôt moyen. J'étais loin du compte.

Nous montons dans l'ascenseur qui nous propulse à une vitesse vertigineuse vers le sommet de la tour. Nous voilà dans le restaurant de l'hôtel, au 40e étage de l'établissement, où nous pouvons savourer une cuisine très raffinée. Naturellement, le panorama sur la forêt de tours que constitue Tôkyô est saisissant, d'autant plus que les murs du restaurant occupent toute la paroi et en font le tour. En prenant à l'aide de mes baguettes un morceau de saumon de qualité irréprochable, tout en contemplant le vertigineux paysage urbain, j'ai cette pensée :

« Je suis loin des petits monastères birmans, près desquels je prenais parfois mon repas assis sous un arbre, en consommant à l'aide de mon bol la nourriture collectée dans les villages voisins. »

37 étages plus bas commence maintenant la réception, dans une grande salle remplie de Japonais et de Singhalais, installés autour de tables rondes. Il n'y a qu'un seul Français... Au restaurant, j'ai aperçu un vieux moine birman, mais il n'est pas à la réception. À l'avant de la salle se tient une estrade sur laquelle nous — les moines — sommes assis. Tous les hauts responsables des associations théravadines sont présents (je n'oserais tout de même pas dire le « gratin théravadin du Japon » !) Quelques personnes prononcent des discours, dont l'Ambassadeur de Sri Lanka, qui exprime (en anglais) sa fierté pour son pays et sa gratitude envers le Japon. Les autres ne parlant que japonais ou singhalais, je n'ai guère pu saisir leurs propos. Les moines récitent quelques sutta (et moi le seul que je connaisse à peu près par cœur), puis chacun reçoit encore trois cadeaux. Après une succession de discours, de cérémonies, de récitations, de musique jouée par des moines de tradition nipponne et de quelques verres d'eau, de jus d'orange et de thé, la réception prend fin.

On nous demande de nous réunir au milieu de l'estrade et soudainement, se produit une explosion de flash. Nous sommes mis en joue par une cinquantaine de photographes. Je ne crois pas avoir déjà été autant photographié en un seul instant. Voici l'un de ces clichés. Après être demeurés si longtemps dans la posture assise, nous pouvons enfin rentrer « à la maison », debout dans le métro.

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lu 01.05.06 — Aspirateur, lessive et douche

Aujourd'hui, à part passer l'aspirateur (c'est surtout dans ces moments qu'on se contenterait volontiers d'une chambre de 2 mètres carrés !), appuyer sur un bouton de la machine à laver pour laver ma robe, appuyer sur le bouton de la machine à sécher pour la sécher, et prendre une délicieuse douche (après dix ans d'eau froide en Birmanie, l'eau chaude est un grand luxe pour moi), je n'ai rien fait d'autre qu'écrire ce journal, rattrapant ainsi une partie du retard que j'avais pris.

Comme les membres de l'association constatent que je passe beaucoup de temps sur l'ordinateur, ils me l'installent dans ma chambre, où il y a déjà un câble pour la connexion Internet.

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ma 02.05.06 — Secouez-moi, secouez moi !

Encore une journée passée à écrire ce journal si infernal que je n'ai toujours pas eu le moindre instant pour continuer mon apprentissage de la langue depuis les sept jours que je suis à Tôkyô (si ce n'est le déchiffrage de quelques publicités dans le métro) ! Encore un jour ou deux devant l'ordinateur, et je serai à jour. D'autant plus que les journées passées à pianoter sur le clavier sont vites décrites.

À 18 heures 24, j'ai ressenti un jishin, mais plutôt faible. Il a légèrement secoué le bâtiment (et toute la ville avec) pendant près de trois minutes. De quoi impressionner seulement ceux qui, comme moi, n'ont pas l'habitude.

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me 03.05.06 — Un Japon très francophone

Rien de passionnant à dire pour aujourd'hui, sinon qu'en sortant les poubelles ce matin, j'ai trouvé un grand sac solide pour y mettre tous les cadeaux.

Je peux cependant vous dire en passant combien les Japonais adorent la langue française (même s'ils ne la comprennent pas), à en croire les nombreuses enseignes, noms de magasins et inscriptions sur les produits. En se promenant dans Tôkyô, le Francophone que je suis ne manque pas de sourire lorsqu'il lit sur les commerces : « Salut Copain », « Café Crié » ou le nom d'une chaîne de centres commerciaux (tout aussi imposants que Printemps ou Galeries Lafayettes) : « Belle Vie ». Souvent, il y a des phrases écrites en français sur les sacs plastiques des magasins. Sur l'un d'eux, on peut lire :

« On nous demande toujours quelle race est ce chat-là. En bien nous disons: on ne sait pas... on ne sait pas, nous-mêmes, qu'est-ce que c'est comme race... »

Ce n'est pas mal, car il n'y a qu'une petite faute (et je ne compte pas le manque d'espace avant les deux-points). En effet, il est très fréquent de trouver des phrases ou même de simples mots comportant des énormités hilarantes. Certains se font une joie de nous en présenter quelques exemples.

L'autre jour, dans le magasin où j'ai trouvé mon nouveau clavier, à mon grand étonnement, certaines annonces vocales étaient diffusées en français (« Profitez de prix exceptionnels sur nos... ») !

Qu'est-ce qui pousse donc les nihonjin à être si friands de notre langue ? Est-ce simplement parce qu'elle évoque des choses prestigieuses qui rendent Paris et la France célèbres, comme les grands parfums, la haute couture, les châteaux ? Est-ce l'exotisme de la langue elle-même, par ses cédilles, ses circonflexes et autres accents ? Sûrement un peu des deux, parce qu'on voit au Japon de nombreuses enseignes de marques françaises de luxe, et que les Nippons doivent bien apprécier les accents, car à en croire leur langue, ils n'aiment pas les caractères simples ! ;ˆ) Cela dit, les panneaux indicateurs (dans les gares, dans la rue...) ne sont pas encore écrits dans la langue de Molière !

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je 04.05.06 — Écriture, rasage

Encore une journée follement captivante, aujourd'hui : je n'ai quitté mon clavier que pour aller manger et pour me raser la tête. Enfin, j'ai pu rattraper le présent dans l'écriture de ce nikki (qu'est-ce qu'on est bien quand on demeure dans le présent !), en plus d'apporter de nombreuses modifications dans le code HTML de cette page. Ouf !

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ve 05.05.06 — Journée des petits garçons

Aujourd'hui, c'est la journée des petits garçons au Japon. Pour les petites filles, c'était le 3 mars (le 3.3. pour les filles, le 5.5. pour les garçons). Pour l'occasion, nous avons eu de délicieux gâteaux emballés dans des feuilles odorantes de je ne sais quel ki. Mais oui, il n'y a pas d'âge pour être un petit garçon !

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sa 06.05.06 — Métro, psalmo, dodo

Un vent agréable souffle sur nos robes rouges, tandis que nous parvenons à la station de métro. Je préfère rester debout durant les trois quarts d'heure que nous avons à passer dans les rames, car je sais que mes genoux vont subir la torture de rester pliés pendant une durée abusive. Nous nous rendons dans le petit temple singhalais de l'autre jour.

Dans le quartier, j'aperçois un amas de sacs transparents, tous renfermant des vêtements qui ont l'air neuf. J'interroge l'un de mes deux compagnons qui, à ma grande surprise, m'affirme que sont des gomibako. Ici, on consomme tant et tout est si vite renouvelé que quand on jette, c'est encore neuf ! C'est pourquoi tout paraît constamment neuf au Japon. Sensible au gaspillage, je m'exclame combien il est dommage de ne pas en faire profiter des gens qui sont dans le besoin. Avant de redécoller pour la Birmanie, j'espère que j'aurai l'occasion d'aller faire les poubelles jusqu'à pouvoir remplir à craquer les soutes de l'avion !

Au temple, il y a peu de monde aujourd'hui ; Monsieur l'Ambassadeur est tout de même de nouveau présent, avec sa famille. Plusieurs moines délivrent un enseignement, qui sont enregistrés par une radio singhalaise du Japon. Nous prenons ensuite un très bon repas (hélas, les piments aussi sont de bonne qualité...), puis débutent des psalmodies qui durent une éternité. Vous l'aurez deviné, les cérémonies ne sont pas du tout ma tasse de thé. Le seul moment que j'apprécie dans ces rituels soporifiques, c'est leur cessation. D'ailleurs, la tâche d'un moine consiste avant tout en la cessation définitive de tout ce qui empoisonne son mental, avant de consacrer son temps à aider les autres à en faire autant (et non pas l'inverse — comme cela est prôné dans certaines écoles bouddhiques —, car seul un « nettoyé » est en mesure de « nettoyer » les autres, sinon c'est un aveugle qui aveugle les autres).

Les psalmodies résonnent harmonieusement, les encens embaument, les teintes chatoyantes de l'autel, des costumes et guirlandes ravissent. Il est fou de voir à quel point les gens aiment à se donner beaucoup de peine pour préparer une cérémonie. Il n'y a pourtant là qu'une suite de pensées, d'intentions, d'espérances et d'états d'esprits divers, à quoi on aime attribuer de précieuses formes. Comme les jeunes moines ne sont jamais pris au sérieux, j'attends d'être vieux pour rappeler que Bouddha lui-même n'a jamais ni pratiqué ni enseigné le moindre des rituels. Au contraire, il a clairement indiqué qu'il s'agit là de pratiques erronées, qui constituent une voie stérile. Pendant ces cérémonies de prières psalmodiques, je ferme les yeux et médite tranquillement.

Il est dommage, c'est que les gens finissent par croire que les moines servent à organiser des cérémonies. Ce qui est drôle est d'entendre parfois, dans un moment profondément solennel, surgir soudainement la mélodie grésillante d'une chanson moderne. On voit alors quelqu'un sortir de sa poche en toute hâte un téléphone comme s'il s'agissait d'une grenade, et quitter la salle à grandes enjambées, courbé en deux, le visage noirci par l'embarras.

Après la cérémonie, nous avons à nouveau droit à quelques cadeaux : une boîte de « Ceylon tea », c'est-à-dire de l'excellent thé (ex-Ceylan thé), une grande serviette de bain, et une brosse à dents électrique. Comme par hasard ! Parce que ce matin, justement, en voyant ma vieille brosse aux poils recourbés, j'ai songé : « Tiens ! J'aurais besoin d'une nouvelle brosse à dents. Ça finira bien par venir tout seul, puisque j'en ai besoin ». L'emballage de cette nouvelle brosse est tout en japonais, sauf une phrase... en français : « Testé cliniquement. Recommandé par les dentistes ».

Sur le chemin du retour, quelqu'un m'adresse (en anglais) une question personnelle qui s'avère sans doute être la plus intéressante qu'on puisse me poser, mais aussi celle qui me met le plus dans l'embarras tant il m'est impossible d'y répondre dans un court espace de temps : « Pourquoi êtes-vous devenu moine ? » Bien sûr, c'est un tout qui m'a poussé à prendre la robe, et ce tout ne tient pas en quelques phrases. Alors je me contente d'un « parce que j'étais très intéressé par la méditation ». Il m'a d'ailleurs fallu écrire un livre pour répondre à cette question.

Ce soir, je découvre Blsug, un blog fort sympathique sur le voyage d'un Français au Japon. Il comporte de nombreuses photographies qui montrent des vues sublimes de jardins, de constructions traditionnelles... et qui, pour une bonne partie, illustrent bien ce que je vis ici (les plats soigneusement présentés, la fourmilière-labyrinthe du métro tokyoïte, les temples somptueux, les tours design, les enseignes francophones de nombreux magasins et cafés, les toilettes automatiques, etc.)

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di 07.05.06 — Quelques tonnes de gourmandise pour quelques grammes de nourriture

Un peu de pluie sur Tôkyô, aujourd'hui. La température reste malgré tout autour des 22 degrés. À midi, un repas typiquement nippon (pour ne pas changer, et c'est tant mieux !), avec, entre autres, du poisson cru, une soupe aux champignons et aux algues, et des pâtisseries fourrées. Je m'abstiendrai de vous dire combien succulents étaient ces ingrédients, car on risquerait de s'apercevoir que je suis un moine qui, au lieu de demeurer neutre face à la nourriture — en la considérant comme un simple moyen d'alimenter son corps —, prend un plaisir diabolique à la savourer. Cela dit, je défie tous les moines de la planète (en dehors des Birmans naturellement, puisqu'un Birman n'aime que la nourriture birmane) de rester de marbre face à la cuisine nipponne après dix ans de cuisine birmane ! Si la Birmanie est un pays tout à fait exemplaire pour ses qualités humaines, il faut avouer que la gastronomie n'est pas sa spécialité première. Comme on lit rarement un journal (ou blog) depuis le début, je rappelle que je viens de vivre près d'une dizaines d'années en Birmanie.

Je profite de cette shizuka na journée pour vous parler un peu des qualités innombrables du Japon. Par certains aspects, ce pays me rappelle ma terre natale : la Suisse (propreté, ponctualité, précision, honnêteté, qualité du mode de vie, respect de l'environnement, compétence, bonne organisation...) Les qualités essentielles sur lesquelles se base toute nation qui souhaite offrir des conditions d'existence aussi optimales que prospères semblent atteindre au Japon un degré de développement très abouti. Si ce sont mes longues années passées dans une sévère dictature militaire qui me font idéaliser les choses, merci de me le dire.

Je ne suis pas sans ignorer que même au Japon, on trouve des organisations mafieuses, mais en dehors de cela, l'honnêteté semble ici être une chose mieux respectée que partout ailleurs dans le monde. Je n'ai pas vu de boîtier numérique codé pour entrer dans les immeubles, quand on sortait (dans le village), on ne fermait jamais la maison à clef. Lorsque les gens laissent leur voiture sur le parking d'un hypermarché, ils ne verrouillent pas nécessairement les portières. Il n'est pas permis d'entrer dans un magasin avec un parapluie, mais lorsqu'on sort, on est sûr de le retrouver (même si c'est une marque de luxe). Non, je ne vous raconte pas les rêves de ma nuit passée, il s'agit bien de la réalité au Japon.

Tout fonctionne ici. Si une machine est en panne, on peut être sûr que le réparateur arrivera dans les minutes qui suivent. Le vandalisme doit être tout à fait exceptionnel, tout comme l'agressivité. Le Japonais cultive un état d'esprit sain, tourné vers le respect, la bienveillance, le côté constructif des choses. Il n'est toutefois pas épargné par le stress, et demeure trop souvent pressé. Pourquoi cela ? Il lui manque tout de même l'essentiel : la pratique du dhamma. Quoiqu'il en soit, il ne lui viendrait pas à l'idée de dénigrer son pays, sa région, son entreprise ou son école. Au contraire, il contribue joyeusement à son développement et l'honore avec un esprit empreint de dévouement.

En quoi cela serait-il profitable de dénigrer le lieu où l'on vit ou celui où l'on travaille ? Cela ne reviendrait-il pas à se dénigrer soi-même ? Nous vivons peut-être entouré d'individus qui ont des agissements très néfastes ? C'est leur problème plus que celui des autres. Chacun demeure le seul responsable de ses actes. Si l'on sait vraiment demeurer clair, juste et honnête, si l'on a véritablement un esprit sain (ou tout du moins qu'on s'y efforce de son mieux), alors on ne peut pas être atteint par de gros ennuis, quels que soient les dangers qui rôdent. On bénéficie de la plus naturelle des protections. Les êtres mal intentionnés sont nettement plus vulnérables, quels que soient la hauteur de leur rempart, le nombre de leurs gardes du corps et la taille de leurs armes. Rien n'est plus puissant que la vertu ! Mais ne me croyez pas sur parole (écrite), essayez, et voyez par vous-même ! Peut-être est-ce déjà le cas, n'est-ce pas ?

Ce soir, je fais la connaissance du vieux moine birman aperçu l'autre jour. Empreint d'une bienveillance joyeuse, usant d'un langage simple et empli de sagesse, il me donne bonne impression. Il vient ici un dimanche sur deux pour y enseigner vipassaná. Nous discutons un peu, puis il me recommande d'aller dans « mon pays » pour y enseigner le dhamma. Je lui indique alors mon intention d'établir un monastère en France. Ravi d'une telle perspective, il clôt notre conversation par des souhaits et des encouragements.

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lu 08.05.06 — Quelques grammes de patience pour quelques tonnes de nourriture

Le ventre vide. Ainsi commence la journée, puisqu'il n'y a personne ce matin à l'association. Il y a bien de la nourriture, ainsi qu'un autre moine. Mais en accord avec la discipline monastique, un moine ne doit pas consommer un aliment qui ne lui a pas été offert le jour-même en mains propres. La relation, ou plutôt l'interdépendance, entre le « monde monastique » et le « monde laïc » est primordiale pour le développement du dhamma, c'est pourquoi je refuse de faire partie de ceux qui acceptent de tels compromis, dont le résultat n'est autre que l'anéantissement — à grand feu — de la voie qui conduit à la connaissance juste de la réalité. Qui la suivra et qui l'enseignera si on ne vient plus auprès des moines et si ces derniers ne méditent plus, passant leur temps à préparer la ryôri ?

Par chance — pour ceux qui croient que cela existe —, quelqu'un est venu pour nous offrir le repas de midi, et ce dernier fut fort copieux. Il suffit de savoir être patient, et tout finit par arriver à point.

Chez nous, j'ignore ce qu'on met dans le jus de pomme. En tout cas au Japon, on y met de la pomme. Je viens d'en boire, et puis vous dire qu'après chaque gorgée, on a la sensation d'avoir croqué dans la meilleure des ringo.

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ma 09.05.06 — Tout en vertical : Shinjuku

Le temps est maussade. Je sors tout de même, accompagné d'un membre de l'association, car il me faut aller à l'ambassade birmane (pour un visa), qui se trouve dans le quartier de Shinagawa, au sud de la capitale. L'après-midi, je mets à nouveau le nez dehors, affrontant cette fois tout seul la jungle tokyoïte, muni d'une carte de métro. En sortant à la gare de Shinjuku, je traverse le quartier des affaires, d'où il suffit de lever le regard au ciel pour attrapper le vertige ; c'est ici que se dressent les plus hautes constructions du Japon (entre 200 et 250 mètres pour la plupart).

Je pénètre dans l'un des ascenseurs (celui qui ne s'arrête pas entre le 2e et le 45e étage) du célèbre Hôtel de Ville, qui rappelle à la fois les tours jumelles du W.T.C. et la cathédrale Notre Dame de Paris. Je réalise d'ailleurs à l'instant qu'on l'aperçoit très bien depuis la fenêtre de ma chambre (l'Hôtel de Ville de Tôkyô, pas Notre Dame) !

Pendant la montée, les oreilles se bouchent, un peu d'air s'échappe des yeux. Tout en haut de la tour Nord de l'établissement municipal, « pssschit !! » fait ma petite bouteille plastique de jus de pomme lorsque je l'ouvre. À propos de souffle d'air, j'ai récemment découvert une nouvelle fonction des toilettes automatiques situées à côté de ma chambre ; le séchage. Dès que les fesses chauffent, cela signifie que c'est sec ! Je ris tout seul en imaginant Mister Bean utilisant ces toilettes pour se laver et sécher les cheveux...

Vous avez beau effectuer une recherche Google, les photos ne restitueront jamais la sensation de hauteur, ni le spectacle d'un panorama. Au sommet de cette tour, en plus de moi, il y a un autre moine (de tradition japonaise). La méditation ne nous suffit-elle pas que nous éprouvons le besoin d'utiliser un ascenseur pour nous élever ? Bien que la méditation sert plus à atterrir qu'à décoller !

Ce que je ne parviens pas à comprendre, c'est comment il est possible de bâtir si haut et si droit. Pour chacune de ces tours, comment les étages du bas peuvent-ils soutenir le reste de la construction, qui doit représenter un poids incroyablement colossal. Comment ces tate mono peuvent-ils tenir, qui plus est, dans un pays régulièrement soumis aux secousses sismiques ! Voilà pour moi un grand mystère.

Si j'ai oublié de vous parler des papiers, emballages et autres déchets jetés sur les trottoirs, c'est simplement parce qu'il n'y en a pas ! Même les toilettes de la gare de Shinjuku sont propres !

Je me dirige ensuite vers l'est de Shinjuku (de l'autre côté de la gare), où s'entassent des grands magasins et des commerces en tous genres. Par ses innombrables enseignes clignantes, flashantes, et défilantes, l'endroit est pénétré par une ambiance vivement animée, voire foraine. C'est debout sur un tabouret en bord de trottoir, parfois armés d'un haut-parleur, que les vendeurs apostrophent les passants pour les inciter à venir dépenser leurs salaires dans leurs boutiques.

Maintenant, je cherche l'entrée Est de la gigantesque gare, car j'ai rendez-vous avec une Japonaise. Nous nous sommes connus sur Internet dans le cadre d'un échange linguistique. La seule information qu'elle m'a donné pour la reconnaître est assez maigre : « J'aurais un manteau jaune et je suis petite ». Si la couleur du manteau est un bon indice, la taille n'en est pas vraiment un, puisque près de la moitié des Japonaises sont petites. Peu importe, c'est elle qui m'identifiera, car un moine blanc dans sa robe rouge ne passe pas inaperçu dans un tel lieu.

Il me faut demeurer très vigilant, car pour un moine, il est toujours un peu délicat de se retrouver « en tête à tête » avec une personne de sexe féminin. Même en étant mentalement parfaitement clair — et c'est bien le plus important —, on sait combien facilement les êtres humains dérapent vers des interprétations déplacées dès qu'il est question de rencontre entre deux êtres de sexe opposé. Ce n'est pas pour rien qu'une grande partie des règles monastiques établies par Bouddha concernent les comportements à adopter vis-à-vis des femmes.

Comme je suis en avance, je retourne à l'extérieur, préférant attendre à l'air frais plutôt que dans une foule de gens pressés. En plein cœur de Shinjuku, le spectacle est grandiose, face aux écrans géants et aux dix mille néons qui peignent le décor urbain de leurs lumières féeriques. « Ça déchire ! », comme diraient certains. La nuit — qui vient de tomber — transforme le quartier en véritable parc d'attraction géant. Nul besoin d'avoir avalé des champignons magiques pour être en pleine hallucination. J'ai du mal à imaginer à quoi pouvait ressembler la bourgade de Tôkyô à l'époque d'Edo...

Tandis que je tente de déchiffrer quelques enseignes, de jeunes Japonais me photographient, non sans m'avoir poliment demandé la permission. Sur le depâto situé au-dessus de la plus grande entrée vers les galeries interminables de la gare, il est écrit (en français) : « pour la frime ». Depuis les grandes artères partent des ruelles où s'alignent des petits restaurants, devant lesquels sont suspendus de larges lampions en papier peints de kanji (caractères chinois employés dans la langue nipponne). Leur douce lumière donne un cachet aussi pittoresque que séduisant aux petites rues qu'ils éclairent.

Cinq minutes avant l'heure du yakusoku, je regagne le lieu convenu. Il y a là une fourmillière vivant à l'accéléré, au milieu de laquelle je distingue aussitôt « la fille au manteau jaune ». Comme elle sait que je n'utilise pas d'argent, elle prend l'initiative de m'inviter à boire une camomille dans un café des alentours, situé comme bien d'autres, à quelques étages de la chaussée. Quand l'ascenceur s'ouvre, nous restons dedans tous les deux, tant elle a l'habitude de laisser passer les hommes devant (coutume orientale) et tant j'ai celle de laisser passer les femmes devant (coutume occidentale). Dans l'autre sens, le problème est inversé (logique), et c'est plus ennuyeux. Ainsi, pour ces mêmes raisons, il arrive souvent — paraît-il — qu'un Japonais et une Occidentale se collisionnent tête contre tête à la sortie de l'ascenseur.

Habituellement, les moines passent devant, mais je prends tout de même soin de ne pas brusquer les usages des uns et des autres. Je n'ignorais pourtant pas la question de la priorité masculine (de rigueur ici), mais mes « habitudes occidentales » prennent plus facilement le dessus au Japon, à cause du réflexe mental « pays froid et moderne = occident ; pays chaud et pauvre = Asie ».

Comme tout Japonais, elle est d'une gentillesse remarquable. Nous parlons de choses simples (où elle a été en France, pourquoi et combien de temps je suis au Japon...), le but étant surtout de pratiquer la langue de l'autre et de se corriger mutuellement. C'est l'occasion aussi de se demander « comment on dit ça en japonais/français ? » J'ai avec moi mon petit dictionnaire bilingue, elle aussi, mais en version électronique. Je serais très satisfait de pouvoir parler le japonais aussi bien qu'elle parle le français.

On en vient à parler de S.D.F. Elle m'apprend que les gens les évitent autant que possible, non pas par crainte, mais ...pour leur mauvaise odeur ! Les Nippons sont paraît-il très sensibles aux sensations olfactives. Même au Japon, les clochards travaillent ! Ils ne mendient pas ; soit ils trouvent des petits jobs occasionnels (récupération de bouteilles, etc.), soit ils se contentent des marchandises trouvées dans les poubelles des supermarchés. J'ai croisé quelques-uns d'entre eux sous une voie souterraine et aux abords d'un petit kôen. Ils dorment sur un banc, recouverts d'une simple bâche pour se protéger de la pluie.

Après une longue et intéressante conversation (essentiellement basée sur la langue japonaise et la langue française), je prends congé de la « fille au manteau jaune », qui m'épargne une longue aventure dans le terrifiant labyrinthe de la gare de Shinjuku en m'accompagnant jusqu'à l'escalier menant à mon quai. Nous nous frayons un chemin à travers la foule encore compacte de promeneurs, d'étudiants et de sararîman, dont certains sont si éméchés qu'ils ont tout le mal du monde à tenir debout. À croire que leur cravate sert à les relever lorsqu'ils s'affalent par terre, ou à les attacher les uns aux autres afin qu'ils ne s'égarent pas. En sortant à la station finale, je me perds encore un peu dans le quartier situé à l'opposé, avant de retrouver mon « monastère ».

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me 10.05.06 — Raconter le Japon c'est bien, apprendre le japonais en plus, c'est mieux !

Mis à part répondre à quelques mèls (en japonais, encore heureux), j'ai passé toute cette journée à conter la précédente (une fois de plus !). Je répète souvent que je suis au Japon pour étudier la langue et le pays, mais j'ai l'impression de ne rien faire d'autre que ce journal. Je vais bientôt commencer à maudire l'idée que j'ai eue de le rédiger. Bon, une résolution s'impose ! ashita kara, je m'interdis d'allumer l'ordinateur entre midi et 17 heures, et j'essuie la poussière qui s'est amassée sur mes livres de japonais...

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je 11.05.06 — Tout est pareil partout !

Chic, j'ai pu faire du japonais aujourd'hui ! Rien de tel que les bonnes résolutions ; il suffit de les tenir. Je n'ai donc rien à vous raconter, mais je ne vais pas faire page blanche... car j'ai itsumo quelque chose à dire !

Aujourd'hui, je vais vous parler d'une prise de conscience qui m'apparaît chaque fois que je me retrouve dans un lieu inhabituel, et qui s'est récemment produite. Je me trouvais pour la première fois dans les galeries du métro de Tôkyô (le jour d'arrivée dans le pays), lorsque j'ai eu la pensé suivante : « Finalement, tout est pareil partout ! »

Les seules différences résident exclusivement dans des petits détails très secondaires. Et c'est précisément pour ces petits détails que nous aimons voyager, et ce n'est pas la forme de ces détails qui nous attirent, c'est leur changement par rapport à nos habitudes. Sinon un tokyoïte passerait toutes ses vacances à Tôkyô et un Parisien à Paris. Ces détails qui changent, nous les appelons « culture », « tradition », « art », « mode », « paysage », « matériel », etc.

Bien sûr, nous pouvons aussi voyager pour des raisons professionnelles, ou pour étudier une langue ou un sujet particulier, mais cela n'empêche en rien le fait que fondamentalement, tout est pareil partout. Les humains construisent des bâtiments pour se loger, créent (éventuellement) des véhicules et des routes pour se déplacer plus facilement, établissent des lieux où l'on peut se fournir en nourriture, en vêtements, de quoi se soigner, et naturellement, de quoi se divertir par tous les sens !

Est-il utile de rappeler que les sentiments de désir, de colère, de peur, d'orgueil, de jalousie, d'avarice, de bienveillance et de tristesse sont les mêmes pour tous, y compris les animaux ? Simplement, ces derniers ne perçoivent pas les petits détails qui nous font si facilement croire que « tout est différent ». Ils ne doivent pas comprendre pourquoi un humain effectue un voyage à l'autre bout de la planète pour faire la même chose que chez lui : manger, dormir, marcher, se laver... Si vingt chiens allaient chacun séjourner dans un pays « différent », le jour de leur retrouvailles, ils donneraient certainement la même description du pays visité.

Une autre civilisation humaine d'un tout autre temps et d'une tout autre galaxie évoluerait inévitablement de manière très similaire à la nôtre (nous sommes certainement loin d'être « les premiers »), car les besoins sont les mêmes, tout comme les lois naturelles et les découvertes, donc les inventions aussi.

Ainsi, dans la station de métro, je me dis qu'en faisant seulement abstraction de la langue (nipponne) et des yeux (bridés), tout est parfaitement identique à n'importe quelle civilisation relativement moderne, prospère et organisée : des publicités judicieusement mises en valeur, des couloirs, des escaliers, des bancs, des véhicules progressant sur rails et munis de portes et fenêtres, de l'éclairage, des panneaux d'indication, des écrans, des gens vêtus de toutes sortes d'habits, parés de divers bijoux, portant des sacs, des montres, communiquant à l'aide de téléphone, etc., etc.

Je n'ai hélas pas le temps d'approfondir plus loin cette pensée (ouf ! diront peut-être certains). Je conclurai simplement par une interrogation : Est-ce en grande partie notre attachement à ce changement perpétuel des petits détails superficiels de tout ce que nous expérimentons qui nous fait continuellement tourner en rond ? Car celui qui recherche la stabilité, ne considère-t-il pas l'existence comme un fardeau, comme une entrave à la Paix ?

Houlà ! C'est que je vous ai emmené au pays de la réflexion. Revenons donc un peu au Japon...

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ve 12.05.06 — Tout à la pointe : Shibuya et Harajuku

Suite à la réflexion d'hier, il me faut tout de même ajouter qu'à propos des différences, tout n'est qu'une question de mesure : en un lieu donné, il y fait plus ou moins chaud, il y a plus ou moins de monde, plus ou moins de bruit, plus ou moins de matériel, les individus ont des comportements plus ou moins avenants, etc. Néanmoins, dans chaque lieu, il y a des individus avenants et des individus hostiles, et il en va également ainsi pour le reste (chaque pays comporte des riches et des pauvres, etc.) Pour finir sur un exemple concret : je trouve qu'au Japon, les qualités humaines atteignent dans l'ensemble de hautes mesures. C'est sans doute ce genre de détails qui fait apprécier un pays, plus que le reste.

Cet après-midi, je prends le métro, accompagné d'une personne de l'association. En chemin, la rame s'est attardée près de dix minutes à la même station (au lieu d'une ou deux) ; un imprudent venait de se blesser. Peu après, j'arrive à la taishikan de Birmanie (ou Myanmar, c'est le même pays) pour récupérer mon visa pour trois mois de méditation intensive. En France, ce visa ne m'est jamais accordé, et je dois m'en contenter d'un de 28 jours pour lequel il me faut attendre plusieurs mois. Ici, au Japon, j'ai obtenu un visa de trois mois, et cela n'a pris que deux jours (trois jours moins un jour férié) ! Le visa en main, impossible de sortir de l'ambassade : barrière + barricade + rangée de policiers, derrière lesquels un véhicule au toit muni de gros haut-parleurs à travers lequel on entend crier avec colère. Ne saisissant pas le sens de la protestation, je me renseigne auprès des Birmans de l'ambassade, qui m'affirment ne pas comprendre.

Au retour, je descends à Shibuya, où je poursuis à pied (tout seul). Je plonge au cœur de ce quartier et d'un autre situé une quinzaine de minutes plus loin : Harajuku. Dans ces deux quartiers, les magasins atteignent un degré de sophistication, de grandeur, de recherche esthétique, de design et de folie que je n'avais vu nulle part ailleurs. Nous sommes ici en plein paradis du shopping, de la mode et de la jeunesse excentrique. Voici quelques éléments que ma mémoire visuelle est parvenue à enregistrer en ces lieux peu ordinaires : Des télévisions (dont MTV) qui filment la foule dans un coin de rue, des radios qui attrapent des paroles de passants à l'aide de gros microphones, des écrans géants sur lesquels défilent des publicités, des restaurants où un présentoir mécanique fait défiler en continu des desserts devant le hana des clients, des commerces gigantesques qui proposent tous les accessoires inimaginables pour son téléphone, quantité de gens (des jeunes, mais aussi des moins jeunes) portant des tenues dignes des plus grands carnavals, des boutiques de chaussures pour stars, d'autres où l'on trouve tout ce qu'on aurait jamais pu imaginer en matière de vêtements, sous-vêtements, bijoux, manga, gadgets en tous genres... et des échoppes où l'on peut manger et boire ce qu'on aurait cru impossible de trouver sur terre.

Bref, le dernier endroit fait pour les obô ! Ne me sentant pas à ma place, je n'ai fait que longer quelques rues en traversant ces quartiers, sans m'y arrêter un seul instant. Si vous souhaitez plus de détail sur ces endroits, le mieux est de visiter des sites qui en parlent en long et en large. Pour les trouver, le moyen le plus simple est sans aucun doute une recherche Google sur 'shibuya' et sur 'Harajuku'. Pour les photos, il suffit d'effectuer la même recherche sur la page « Images » de Google.

Sur le chemin entre Shibuya et Harajuku m'attendait une surprise : un moment vert et calme au milieu de toute cette agitation, malgré tout pas tellement éreintante. Et ce qu'il y a de merveilleux à Tôkyô, c'est qu'il est interdit de fumer quand on marche dans la rue ! Il est en tout cas toujours bienvenu de pouvoir faire quelques pas dans un coin de nature.

Je pénètre donc dans un grand parc aux grands arbres. Là, je me sens soudainement si bien au contact du silence et de l'odeur du monde végétal que me vient une puissante envie (que je ne parviens pas à contrôler) de marcher nu-pieds, comme pour mieux m'offrir à la nature. Même si je ne porte que des sandales à double lanière (comme les tongs), j'ai la sensation d'avoir le pied emprisonné, contraint à fouler indéfiniment le même morceau de cuir. Alors je les retire, me moquant bien du regard des nombreux touristes présents. En Birmanie, je vivais bien nu-pieds, pourquoi pas ici ! En sortant du parc, je remets toutefois les pieds dans les sandales, pour éviter de choquer, car ici aussi, on ne sait pas/plus qu'à l'origine, un moine est un va-nu-pieds (dans le sens propre du terme, s'entend).

Au milieu du parc, il y avait un temple shintoïste, le « Meiji Jingu », avec ses traditionnelles louches de bois pour se purifier les mains à l'eau, et plaquettes de bois accrochées en nombre important, sur lesquelles les visiteurs y inscrivent (dans leur langue) leurs souhaits dans l'espoir qu'ils se réalisent. Sur l'un d'eux, on pouvait lire (à peu près) : « J'espère trouver quelqu'un qui sache me rendre heureuse, attendre prochainement un bébé, et que ma mère, les autres membres de ma famille et tous mes amis puissent demeurer en excellente santé et bénéficier de la sérénité qui émane en ce lieu. »

Après avoir marché jusqu'à Shinjuku à pied, et aperçu en chemin quelques enseignes francophones comme « Croquer gourmand » ou « La belle époque », je tourne un peu en rond dans la gare de Shinjuku avant de trouver le quai de mon métro. Arrivé à « ma » station, j'emprunte bien cette fois l'autre couloir. Mais comme il y a là encore deux sorties possibles, je reste pantois devant le plan du quartier, car je ne connais pas du tout le nom des rues. Comme par enchantement, une dame de l'association me fait signe. Comme elle s'y rend également, ma cervelle peut dès lors prendre congé, car pour suivre quelqu'un, il n'est pas besoin de réfléchir.

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sa 13.05.06samui desu ne

Les nuages, comme pour beaucoup de choses, c'est bien joli, mais il ne faut pas qu'il y en ait trop. Hormis hier, ça pleuviote incessamment ces derniers jours. Ce qui peut paraître pour le moins étonnant, c'est que nous sommes en mai, et qu'il ne fait que treize degrés ! Pour information, la latitude de Tôkyô se trouve tout de même nettement (200 à 300 km) plus au sud qu'Alger ou Tunis. Ma tante qui vit dans la douceur du climat tunisien peut bien rire en sachant que son neveu a du mettre aujourd'hui de grosses chaussettes de laine, bien qu'il soit plus près de l'équateur.

C'est que là, il n'y a ni montagne, ni continent, ni mer chaude pour nous protéger de ce maudit vent glacial qui vient tout droit de Sibérie. Vivement l'été ; il paraît que la chaleur y est infernale :ˆ)

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di 14.05.06 — Bonne fête Maman ! Bonne fête Bouddha !

Oui, aujourd'hui, c'est haha no hi au Japon (comme en Suisse d'ailleurs, mais pas en France). J'adresse pour l'occasion mes meilleurs vœux de santé et de bien-être à ma petite Maman !

Ici, nous avons célébré le « Vessak ». Il eut en fait lieu à la pleine lune, c'est-à-dire avant-hier, mais nous le fêtons aujourd'hui, parce que c'est dimanche. Qu'est-ce que le « Vessak » ? C'est un triple évènement : La naissance de Bouddha, son éveil et son extinction (il y a maintenant 2550 ans). Chacun d'entre eux s'est produit le jour de la pleine lune de mai.

L'association étant trop étroite pour accueillir tous les participants, nous sommes tous allés dans un temple maháyána situé en dehors de Tôkyô. En y pénétrant, nous traversons un jardin qui rayonne par sa fraîcheur et par son charme. De l'eau coule paisiblement sur de grosses roches, et des petits arbres, d'espèces très variées, étendent sans retenue leurs branches sauvages, comme de gracieuses danseuses fières d'exhiber leurs carcasses. Si les niwa japonais sont agréables pour tous les sens (sauf peut-être le goût, bien que certains offrent peut-être des petits fruits), c'est que les Nippons sont maîtres dans l'art de mettre la nature en valeur. On me fait remarquer que la disposition de ce jardin suit la forme du caractère (kanji) signifiant « cœur ».

5 pays sont représentés aujourd'hui, (et même 6 si je tiens compte de ma double nationalité) : Des Japonais, bien sûr, des Singhalais, des Népalais, dont deux moines, une nonne et l'Ambassadeur, qui rappelle fièrement que Bouddha est né dans son pays — à Lumbini —, (même si le Népal n'existait pas en ce temps-là), un Birman et un Français.

Après la cérémonie, notre abbé délivre un enseignement (en japonais, puis en anglais) à propos du véritable hommage rendu à Bouddha avant son extinction en parinibbána. Nous avons aussi reçu quelques cadeaux : une lampe de poche, une serviette ultra absorbante, trois gâteaux, et le dernier est si bien emballé que je l'offrirai tel quel (à mon avis, c'est une serviette, ou quelque chose de ce genre).

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lu 15.05.06 — Nuages et pensées

Ce matin, nous avons eu l'immense privilège de bénéficier de la présence de Monsieur Soleil pendant près de trois heures ! L'horloge digitale fixée au mur affiche ainsi un joli « 24 » dans la case température, même si les kumo sont revenus en nombre.

Après le repas, j'ai gaspillé plusieurs heures à penser. C'est infernal le temps qu'on peut perdre avec les pensées ! On a en tout cas toujours de quoi s'occuper. Si on ne s'adonne pas à une activité physique ou d'étude, qu'on ne sommeille pas et qu'il n'y a pas de distractions, le mieux est bien naturellement de pratiquer la méditation. Si ce n'est pas le cas, il y a toujours — et même trop — de quoi faire avec les pensés (imaginer, réfléchir, analyser, se promener dans le passé, mettre de l'ordre dans ses idées, et même travailler).

Ce que je ne parviens absolument pas à comprendre (entre autres, car Dieu sait qu'il y en a des mystères !), ce sont les gens qui disent s'ennuyer, s'embêter. Cela me paraît si inconcevable ! D'ailleurs, que signifie l'ennui, exactement ? Je voudrais que je ne pourrais pas. La seule chose qui serait à même de m'ennuyer, c'est de ne pas y arriver ! Même sans aucune pratique méditative, je ne vois pas comment cela est possible. Le comble, ce sont ceux — et pour ceux-là, on n'y peux plus rien — qui trouvent le moyen de s'ennuyer avec Internet à disposition.

Ce qui peut être ennuyeux, c'est le fait de penser (en particulier dans la méditation, et à double sens). Pour moi, les pensées sont comme les nuages : parfois c'est bien joli, mais je préfère quand il fait beau.

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ma 16.05.06 — Commençons la journée avec un bon état d'esprit !

Sur la table du petit-déjeuner de ce matin, il y avait quatre grands biscuits sur lesquels on pouvait lire (un mot différent pour chacun) : « mettá » (la bienveillance), « karuna » (la compassion), « muditá » (la réjouissance du bien-être des autres) et « upekkhá » (l'équanimité face à toutes les perceptions). On les appelle en pali les 4 « bráma vihára » (demeures nobles, états nobles). Il s'agit des quatre états mentaux positifs. Les autres prennent racine dans lobha (l'avidité), moha (l'ignorance) et dosa (l'aversion). C'est pour cette raison qu'un arahanta (celui qui s'est définitivement débarrassé des impuretés mentales) ne peut que développer les états d'esprit bénéfiques que sont mettá, karuna, muditá et upekkhá.

Drôle de jus de raisin. Je bois un jus dont l'étiquette de la bouteille montre une grappe de raisin, mais dont le goût ressemble plus à de la myrtille, émettant une odeur qui rappelle la résine chimique avec laquelle les kodomo s'amusent à souffler des ballons à l'aide d'une petite paille en plastique.

Nouvel ajout : une vue satellite qui montre l'endroit où je me trouve (ce lien se trouve également tout en haut de la page).

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me 17.05.06 — Des professeurs en papier

Les nuages continuent de pleurer à chaudes larmes (guère moins de 20 degrés) sur Tôkyô.

Dans l'espoir d'une mise en pratique du japonais dans de bonnes conditions, je continue de poster des messages à des Japonais étudiant le français. Cependant, presque seule la gent féminine me répond, et bien souvent, je ne reçois plus signe de vie dès lors que je précise mon appartenance à la communauté monastique. À croire que les échanges linguistiques ne sont qu'un prétexte pour les échanges amoureux.

Cela dit, la cause de ce silence est peut-être tout autre. Il peut s'agir d'une crainte de ne pas savoir comment se comporter respectueusement face à un moine. Il suffit pourtant de rester le plus naturel du monde, en gardant seulement certaines distances, mais les Japonais ont développé des codes de conduite dans les relations humaines qui atteignent parfois une telle complexité qu'on peut aisément comprendre que l'idée de ne pas connaître ceux qui ont été créés (au Japon) à l'attention des moines peut les effrayer un peu.

Cela me rappelle certains Birmans qui préfèrent ne pas s'adresser à moi par crainte « d'être en faute » simplement parce qu'ils ne connaissent pas les (rares) termes du vocabulaire birman qui sont spécifiques aux moines. De ce fait, ils passent par un tiers (même devant moi) lorsqu'ils souhaitent me dire quelque chose.

Enfin, il existe aussi des gens qui s'imaginent qu'un moine est un individu ennuyeux à mourir, qui n'ouvre la bouche que pour psalmodier des récitations.

Mais voilà que ce soir, j'ai l'honneur de recevoir la visite d'une très aimable Japonaise (pléonasme), parlant plutôt bien notre langue, et ayant vécu un an à Montpellier. Elle a été contactée par un des membres de l'association. Hélas, elle habite assez loin de Tôkyô, bien qu'elle y travaille. Elle est la secrétaire d'un directeur âgé de 73 ans, néanmoins d'une santé éclatante (le travail, c'est la santé !) Elle me fait alors un précieux cadeau ; une méthode en français d'apprentissage du japonais (et deux petits livres sur la culture japonaise), qui complètera à merveille l'autre méthode que j'ai employée jusqu'à aujourd'hui. Espérons qu'elle trouvera le temps de revenir régulièrement pour d'instructives interlocutions franco-nipponnes. En attendant, je bénéficie de bons professeurs ...en papier. L'avantage, c'est qu'ils sont disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

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je 18.05.06 — Motivation basse

J'ai bu du jus de carotte, j'ai visité quelques sites, j'ai fait un peu de japonais.

Ces jours-ci, je n'ai pas trop la tête à écrire...

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ve 19.05.06 — Une journée comme les autres

Quand je ne mets pas le nez dehors, le quotidien demeure (presque) invariablement le même (passionnant) :

petit-déjeuner, Internet, jus de carotte, déjeuner, japonais, jus de fruits, douche, japonais, Internet, méditation, dodo.

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sa 20.05.06 — Achète-le là, mais t'en sers pas là !

Encore une petite cérémonie aujourd'hui, mais à domicile cette fois, juste en dessous de ma chambre. Il n'y a donc rien de bien nouveau à visiter. Chaque moine reçoit (comme dans mes leçons de japonais) un aokute kiiro kasa, un rasoir électrique, un coupe-poils-de-nez (si si !), et un pot de lait en poudre. Sur la boîte du rasoir, il est inscrit : « This product is only for tourists, and is not designed for use in Japan. » Je ne saisis pas très bien ce que le fabriquant (japonais) entend par-là.

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di 21.05.06 — Et si on voyageait un peu ?

Voilà maintenant un mois que je suis dans le pays le plus civilisé de la planète, et sept jours que je n'ai plus franchi la porte d'entrée. Le soleil est de retour, et l'horloge de ma chambre indique 27 degrés.

Je me dis, et je suis certain que vous m'approuverez, que l'idée d'aller découvrir d'autres régions de cette contrée à part ne serait pas mauvaise. Je ne voudrais pas rebaptiser ce journal « Séjour à Tôkyô ». Depuis que je suis dans cette ville, ne s'est toujours pas présentée la moindre occasion de partir en province. Je pense que je vais attendre le mois de juin. Si d'ici là rien ne se passe, je partirai probablement à l'aventure, avec juste un petit sac (sans sous, comme toujours), en me déplaçant à pied et en auto-stop...

Avant cela, j'irai certainement visiter encore un coin ou deux de cette fascinante cité.

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lu 22.05.06 — Le nouveau numéro du magazine est arrivé...

...mais tout en japonais ! Le centre ressemblait aujourd'hui à une usine d'emballage/postage. La dizaine de personnes présentes a œuvré à la préparation de l'envoi du magazine mensuel aux 1500 membres de l'association. Le poste qui m'a été attribué était colleur d'enveloppes (à l'aide de ruban adhésif). Tout le monde a participé, sauf... les deux gros chats, qui, lorsqu'ils ne paressent pas, ne songent qu'à roupiller, à faire la sieste ou à s'assoupir (bien qu'il leur arrive parfois de se reposer).

En consultant le site Internet du métro tokyoïte, je débouche sur une page qui ne manque pas de me faire sourire. J'arrive là un peu par hasard, car je clique parfois sur des mots japonais que je ne connais pas, comme on entrouvrirait la porte d'une pièce, autant pour vérifier s'il s'agit de celle qu'on cherche que par curiosité. Cette page présente une liste de boutiques avec des noms bien français (non, ce n'est pas la version française de la page, c'est bien la version japonaise).

Depuis ce matin, le temps est de nouveau gris, mais pas froid. Demain, si ces messieurs les nuages ne menacent pas trop d'arroser la ville, je partirai juste après le repas de onze heures à la découverte du quartier le plus matériel du monde...

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ma 23.05.06 — Tout électronique : Akihabara

Il pleut un peu, mais peu m'importe, car j'ai mon parapluie. Je viens de traverser tout Tôkyô en métro, jusqu'à une station fort fréquentée. Des personnages de manga me font des clins d'œil dans tous les coins, pour me souhaiter la bienvenue dans LE quartier de l'électronique, où tous les appareils informatiques, téléphoniques, photographiques, audiophoniques, télévisioniques, électro-ménagiques, et autres, se trouvent en plus grand choix et nombre, de meilleure qualité, et moins cher que... partout ailleurs ; me voilà à Akihabara ! Quand les plus grandes marques électroniques nipponnes (c'est presque un pléonasme) décident de mettre un nouveau produit sur le marché, c'est ici qu'il est testé et qu'il fait sa toute première sortie, plusieurs mois avant le reste du monde, et même avant le reste du Japon. Je crois même que certaines choses sont commercialisées exclusivement ici.

Qui aime le matériel aime Akihabara. Le choix dépasse largement toutes les espérances, de quoi en perdre la tête. Si l'on souhaite, tatoeba, comparer tous les modèles de téléphones portables, bien avant de pouvoir en faire le tour, de nouveaux modèles auraient déjà le temps de faire leur apparition. Si Akihabara est la reine du dernier cri, on y trouve aussi de nombreuses boutiques d'occasion, avec par exemple des rayons entiers de PC portables relativement récents. On y trouve également des magasins de câbles, ou de pièces détachées d'ordinateurs, de chaînes HI-FI, etc., selon leur spécialité.

Enfin, Akihabara, c'est aussi le paradis des amoureux des mangas, avec de gigantesques centres commerciaux de plusieurs étages entièrement dédiés à la culture manga. Leurs enseignes — dont les personnages ont le plus souvent une tête d'enfant aux cheveux verts, violet ou orange, avec un corps de femme et une manière de se mettre en valeur plus que coquine — sont tellement colossales, lumineuses et animées que seul un aveugle peut ne pas y prêter attention. Vous l'aurez certainement deviné, je ne suis entré dans aucun d'entre eux. Je me suis contenté de regarder la seule chose qui m'intéresse dans le domaine matériel (car cela constitue mon principal outil de travail pour faire connaître le dhamma — l'enseignement de la réalité) : les pasokon, les écrans, les claviers, les souris, les clefs USB, etc.

Impossible de voler dans les grands magasins au Japon : un mini antivol est fixé sur chaque article. Ainsi, un voleur ne peut pas passer inaperçu en se cachant dans la foule, car en passant la barrière détectrice, c'est l'article lui-même qui se met à hurler.

Chaque fois où je vais en ville, j'aperçois des enseignes francophones qui ne manquent jamais de m'amuser, comme ce magasin de vêtements (ou de chaussures, je ne sais plus) qui se nomme « Yuki belle femme », ou l'enseigne d'un café avec l'accent aigu sur le « F » de « CAFE ».

Tout cela dit, le plus appréciable au Japon, ça n'est pas le matériel dernier cri à bon prix, ni le choix, ni la qualité, ni la propreté, ni la bonne organisation, ni le côté pratique des choses, mais la gentillesse des gens ; leur serviabilité, leur respect de l'autre (comme du shigoto bien fait), leur attention. Je l'ai déjà dit, mais je crois qu'on ne répète jamais trop ces choses pour que le bon exemple soit suivi là où il a besoin de l'être. Le vendeur japonais est comme on devrait l'être partout dans le monde : très poli, accordant toute son attention au client, l'aidant au mieux de ses capacités, serviable en toute situation, avec amabilité et patience, jusqu'à satisfaction de ce dernier. Cela vous semble être un rêve ? Pourtant je constate que cela existe dans notre monde et de nos jours.

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me 24.05.06 — Le goût originel des croissants

On m'a invité à aller boire un jus d'orange sanguine dans un établissement de restauration rapide qui propose, outre des boissons, des pièces amai ou shioaji, servies (à la caisse, sur un plateau qu'on est prié de débarrasser soi-même) froides ou chaudes, comme une saucisse entourée de fromage, le tout dans une sorte de pain mou. L'endroit s'appelle « Vie de France », et sur mon gobelet, on peut lire (en français également) :

« En France, on dit que les croissants au beurre sont croustillants. En VIE DE FRANCE, nous souhaitons vous transmettre le goût d'origine.Nous vous recommandons un café bien chaud accompagné d'un croustillant croissant pour votre pause. »

Il n'y a aucune traduction en japonais ; c'est juste pour le plaisir de l'exotisme, exactement comme nous apprécions l'esthétique des caractères des langues orientales. Certainement que nous rigolerions bien si nous étions capables de comprendre ce que signifient les caractères chinois inscrits sur le grand tissu que nous exhibons si fièrement dans notre salon. Cela me rappelle cette Japonaise qui, sur son site (en français, mais je regrette, car je n'ai plus l'adresse), disait combien les enseignes des magasins en France — parfois des restaurants de luxe — écrites en japonais la faisaient rire.

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je 25.05.06 — Se munir est plus facile que de se démunir

Un de perdu, dix de retrouvés... cela est-il valable pour les jours également ?

Voilà une journée gaspillée, passée à rechercher — en vain — comment intégrer les options de grammaire et d'orthographe française dans Word (version japonaise) et à désinstaller des programmes indésirables qui, lorsqu'on parvient enfin à les déceler et à les exterminer, parviennent toujours à laisser des traces. Résultat : la mémoire (de l'ordinateur) est inutilement sollicitée et on perd beaucoup de temps à fermer des fenêtres (surtout quand on clique là où il ne fallait pas, puisque tout est en japonais) et à chercher où décocher les fonctions non souhaitées. Rien de tel en tout cas, pour mettre à l'épreuve sa patience, principale vertu sur la voie de la sagesse.

Force est de constater qu'il est toujours beaucoup plus difficile de se débarrasser de ce qu'on ne veut pas que d'acquérir ce qu'on désire. Malheureusement, l'avidité (qui gouverne presque continuellement dans nos esprits) rend aveugle, masquant la montagne de choses indésirables qui nous asservit sans répit. Le vice, c'est justement cette montagne de choses indésirables, qui nous pousse à courir indéfiniment vers les futilités, afin de fuir le côté oppressant de tout ce qui nous conditionne.

Quand un ordinateur pose trop de mondai (plantages systématiques, disfonctionnement d'applications, défragmentation impossible, etc.), le mieux n'est évidemment pas d'ajouter des composants (aussi performants soient-ils), mais de formater le disque. De la même manière, quand les problèmes mentaux commencent à trop peser, il convient de procéder à un « formatage ». Quoi de mieux que d'avoir l'esprit vide ?

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ve 26.05.06 — Purification des moines

Un petit chapiteau blanc nous attendait, pour nous abriter du vent, au sein de la síma que nous avons établie l'autre jour. kyô, comme tous les jours de nouvelle et pleine lune (soit environ deux fois par mois), tous les moines — membres du samgha — se réunissent dans des síma pour y entendre la récitation du pátimokkha (ensemble des 227 règles monastiques principales). Nous étions six moines aujourd'hui à participer à l'uposatha.

Le rôle de cette procédure consiste surtout à rappeler aux moines les points de conduite qu'ils sont tenus d'observer et de leur donner l'occasion d'assumer leurs éventuelles fautes, tout en se purifiant mentalement. shikashi, comme tout est dit en pali (dialecte natal de Bouddha), il est mieux de connaître la discipline monastique dans sa propre langue, à commencer par le pátimokkha.

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sa 27.05.06 — Temps de chien

Rien de bien nouveau aujourd'hui, si ce n'est que j'ai rédigé un peu de texte sur dhammadana.org.

Ici, il fait vraiment un temps à ne pas mettre un moine dehors ! Le ciel est souvent gris foncé et la pluie ne connaît que peu de répit. Ce qui remet fortement en question mon intention de partir seul à la découverte de l'Ouest du pays. Si le tenki était plus clément, je n'hésiterais pas le moins du monde. Pour l'instant, j'essaie de poursuivre tranquillement mon apprentissage du japonais, en espérant qu'une kikai se présentera.

Quoi qu'il en soit, je ferai en sorte de ne pas quitter le pays sans être au moins allé à Kyôto (par exemple), quitte à y aller à pied sous la pluie, car le mois de juin est le plus pluvieux de l'année au Japon. Quoique... Plus de 500 kilomètres, donc le double pour un aller retour, sans entraînement et avec de veilles sandales fines... Enfin ! Qui vivra verra !

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di 28.05.06 — Des visiteurs venus de loin

Dans l'après-midi, je reçois la visite de mon cousin Florent, grâce à qui dhammadana.org est hébergé et dont le nom de domaine est assuré. J'ai profité de ses connaissances pour lui solliciter un petit cours de Javascript afin de régler un petit problème technique n'apparaissant sur qu'un seul navigateur, que vous êtes cependant encore presque 74 % à utiliser sur ce site.

Dans la soirée, c'est sa tsuma et leur musuko qui nous rejoignent.

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lu 29.05.06 — Qu'il fait bon !

Le soleil m'enveloppe de sa chaleur bienfaitrice. Puissent les êtres rayonner de bien-être et de bienveillance, comme le soleil illumine l'espace, se moquant bien de la multitude de vilains petits nuages gris, qui ne font qu'apparaître et disparaître indéfiniment les uns après les autres, sans jamais l'atteindre !

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ma 30.05.06 — Un renard aux puissantes flammes

Il y a tant de choses que je ne parviens pas à comprendre. Par exemple, la plupart des humains aiment tout sauf les choses simples, claires, justes et efficaces. Peut-être est-ce parce que nous avons souvent un mental confus que la qualité de nos actes et de nos choix se déforme en conséquence. Il existe un navigateur web simple, léger, respectant parfaitement tous les standards du web, qui plus est, le plus rapide de tous.

Néanmoins, nous sommes seulement près de 15 % à l'utiliser (près de 20 % pour la France). Une chose est en tout cas sûre : ceux qui l'ont essayé ne veulent plus entendre parler des autres navigateurs. C'est pourtant simple de le tester : il est gratuit, se télécharge et s'installe rapidement, les favoris (signets) des autres navigateurs sont facilement importables, et j'en passe.

Non, je ne travaille pas pour le « Renard de Feu » ; je veux seulement que les internautes puissent bénéficier des meilleures conditions de navigation sur le web. Et Mozilla Firefox ne s'arrête pas là, loin s'en faut ! Ce petit mais puissant renard peut être équipé d'extensions fort pratiques, à choisir et intégrer selon ses propres besoins, et qui existent en nombre illimité.

Ces extensions vont des petits utilitaires tout simples, comme le fait d'aller vers la page parente de la page courante à l'aide de deux touches du clavier, jusqu'à l'ajout d'une barre d'outils paramétrable très complète offrant de nombreuses fonctions indispensables pour les créateurs de webusaito. Quelques exemples d'extensions :

« SessionSaver 2 » permet de restaurer tous les onglets tels qu'ils étaient avant la fermeture précédente, « Tab Mix Plus » permet d'organiser ses onglets comme on le souhaite (pouvoir les ranger comme on veut en les faisant glisser avec la souris, les faire apparaître sur plusieurs rangées, leur donner une longueur minimale et maximale, les renommer comme on veut, paramétrer les clics et les double-clics sur les onglets ou la barre d'onglets selon les fonctions voulues, comme leur fermeture, leur rafraîchissement, l'ouverture d'un nouvel onglet, etc., etc.), « Gmail Space » pour utiliser les 2 Gigas de son compte Gmail comme un disque de sauvegardes, un peu à la manière d'un logiciel FTP.

Et particulièrement pour les webmestres : « Web Developer », pour afficher en clair, de nombreux types d'objets ou balises contenus dans la page (ou juste leurs attributs, ou encore les masquer), pour valider le code de la page (selon les standards), afficher la fenêtre d'après la résolution de son choix, etc., « IE Tab » permet d'ouvrir une page avec Internet Explorer dans un onglet (de Firefox), sert surtout aux webmestres souhaitant voir comment leurs pages sont déformées avec le navigateur de Microsoft (en un seul clic, sans changer de fenêtre et sans avoir à ouvrir Internet Explorer), et tant d'autres...

Parmi sa myriade d'extensions en tout genre, Firefox propose aussi des compléments linguistiques fort utiles, dont l'extension « Rikaichan », grâce à laquelle il me suffit de passer la souris sur un mot japonais pour en avoir la prononciation, la définition en français, et tout le détail pour chaque kanji !

Beaucoup de ces extensions sont disponibles en français. Comment les ajouter ? En allant sur le site officiel qui les liste théoriquement toutes, ou sur les sites des créateurs (indiqués depuis le site officiel), puis en téléchargeant depuis la page décrivant l'extension voulue.

Tout ça pour vous dire que j'ai passé quelques heures aujourd'hui à rechercher, étudier, installer et tester de nouvelles extensions sur mon p'tit renard. Des extensions fort utiles qui permettent de gagner un temps très précieux et d'obtenir des informations qui ne le sont pas moins, en particulier dans le domaine du HTML.

Et le Japon dans tout ça ? Heu... c'est-à-dire que... Il serait bien que je songe à me décoller un peu de l'ordinateur, mais en ce moment j'ai un peu de mal, car — outre prendre soin de mon kitsune —, j'ai diverses tâches à accomplir, dont du courrier électronique. Ce qui m'inquiète un peu, c'est que je crois toujours avoir fini... 7h00 : « Je finis juste ce petit truc et j'éteins l'ordi. »... 21h00 : le petit truc n'est toujours pas fini. Il est temps de sortir un peu, d'autant plus qu'il fait très beau et bon chaud ces jours-ci.

Ce soir, je reçois la visite de Constant, un jeune Français fort sympathique. Comme moi, il est au Japon jusqu'à la fin du mois de juin, et il apprend le japonais. Il m'a aperçu dans la chikatetsu eki de mon quartier (et du sien, car il habite le même), et plus tard, en naviguant sur Internet, le hasard (s'il en est) l'a conduit sur cette présente page. C'est un plaisir de faire sa connaissance, car ses intérêts semblent se porter en bonne partie sur ce qui me tient le plus à cœur : la noble voie conduisant à la Paix.

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me 31.05.06 — Pour la noble cause

Mes mains ont passé toute cette journée sur le clavier, pour la noble cause. En effet, mon ami Amine m'a fait parvenir une longue série de questions autant profondes qu'essentielles à propos du projet d'établissement d'un o tera en France. Comme mes réponses suggèrent de nouvelles questions, il va falloir attendre quelques jours avant de mettre tout ça en ligne sur la page « officielle » du projet. Je penserai à vous avertir.

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j u i n   0 6

je 01.06.06 — Un corbeau et un bon fromage

Juin est arrivé, le soleil nous offre généreusement ses chauds rayons. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant les Vosges sous la neige à travers les images diffusées dans le vingt heures (sur Internet) ! Comment dit le proverbe, déjà ? ...Noël au balcon, Pâques aux tisons (merci Google ;ˆ). Si les saisons persistent à s'inverser, le tréma du E de Noël, qui semble évoquer deux flocons de neige, pourra bientôt remplacer le circonflexe du A de Pâques, ce dernier n'ayant plus besoin de chapeau pour se protéger du soleil.

Un énorme corbeau me guigne de son gros œil rond, à un mètre et quelques de mon nez. Il est perché sur un haut poteau électrique, juste en face de ma fenêtre. Je ne parais pas l'intimider, mais aussitôt que je lève la main pour le saluer, il détale d'un vif coup d'aile jusqu'à un fil électrique en face de la rue.

Ce karasu me rappelle que j'ai mangé un succulent fromage ce matin, sans avoir à flatter qui que ce soit. Rappelant un peu les tomes vaudoises (en Suisse), ce petit fromage rond fut servi chaud et à peine coulant sur une salade craquante de crudités.

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ve 02.06.06 — Voyage dans le temps

Vers midi, Monsieur Odawara, qui m'offre le petit-déjeuner chaque jeudi avec profonde attention, vient me rejoindre. Nous prenons le métro pour une lointaine destination, puisqu'une heure après, nous nous retrouvons projetés deux siècles en arrière...

Finis, les ordinateurs et les voitures ! Nous sommes à l'époque d'Edo, qui s'étend de 1603 à 1867. Edo est l'ancien nom de Tôkyô, alors nouvelle capitale de l'Empire nippon. Nous avançons dans une ruelle étroite, bordée de maisons traditionnelles dans un quartier cossu. Certaines sont en pierre, d'autres en bois, couvertes d'un toit en tuiles de bois ou de terre. Nous entrons dans un magasin de légumes qui ne bénéficie que du jour pour l'éclairage. Il n'y a aucune caisse, mais seulement un large tiroir de bois pour y entreposer l'argent des ventes, un long et épais bloc de papier grossier accroché au mur par une ficelle pour la comptabilité et un soroban, instrument servant à calculer, et que certains commerçants japonais (notamment sur les marchés) utiliseront encore deux siècles plus tard, dans les années 2000.

Alors que nous avançons d'un pas tranquille dans le village, notre curiosité se focalise sur une habitation aux murs en lattes de bois, sur deux niveaux. La porte grande ouverte laisse voir un mobilier massif de qualité dont les portes sont dotées de poignées en métal noir décoré. Les tatamis clairs et les cloisons de papier offrent une luminosité fort agréable à l'œil. Il n'y a personne en vue ; le silence règne. Sans aucune retenue, nous nous permettons d'entrer, et de nous installer dans la pièce du fond, autour d'un grand poêle pour le thé. Là, nous pouvons admirer un service à thé artisanal et des écrits à l'ancienne, c'est-à-dire qu'ils se lisent de droite vers la gauche. Mon compagnon me fait remarquer des caractères qui ne seront plus du tout utilisés au XXIe siècle. Bien entendu, les murs sont dépourvus de toute installation électrique.

Tout le quartier est étrangement désert. Sans éprouver la moindre gêne, nous pénétrons dans la maison suivante, puis dans la suivante, et dans toutes celles qui se trouvent sur notre chemin. Les meubles ont si belle allure que nous ne résistons pas à la tentation d'ouvrir de nombreux tirroirs. Tous sont vides, aussi vides que les demeures sont vides de leurs habitants. Seuls se montrent à nous de grandes réserves de sacs de riz, des casseroles de cuivre, de beaux lampions en papier, des parapluies vernis au manche de bambou, des balais de paille tressée, et divers accessoires de la vie quotidienne.

Il ne se passe toutefois pas un long moment sans que nous reprenions conscience que nous sommes en 2006, dans un musée consacré à l'époque d'Edo, car dès que nous levons un peu les yeux, nous apercevons de gros projecteurs, de larges climatiseurs, et des panneaux lumineux verts indiquant la sortie de secours. Mais les éléments les plus trompeurs ne sont pas là. L'une des choses qui frappe le plus, c'est l'état du village. Les rues sont aussi bien entretenues qu'un tapis de billard, pas un caillou, pas une feuille morte, pas un déchet, pas une herbe sauvage, pas un insecte. Si les maisons sont neuves, c'est compréhensible : elles pouvaient l'être en ce temps, surtout dans un quartier aisé. Néanmoins, elles sont trop propres et en trop bon état dans les moindres détails pour être habitées ou même abandonnées. En comparaison, les carottes synthétiques, l'escargot en plastique du jardin et le chat mécanique en peluche fixé sur un toit sont des détails. Bien que la qualité du travail de reconstitution est remarquable, la reproduction d'une réalité appartenant à un tout autre contexte est loin d'être une chose aisée.

Le plus frappant, c'est l'absence d'être humains. Un village avec des gens vacants à leurs occupations reste un village, même sans aucun maison, mais un village sans humains n'est plus un village. Alors qu'une ville sans humains reste une ville. Cela signifie-t-il donc qu'un village serait plus humain qu'une ville, même si une ville en compte beaucoup plus ? Quoi qu'il en soit, dans l'absolu, un village ou une ville n'est qu'un concept, car au fond, qu'est-ce qui fait un village, sinon un ensemble d'éléments impossibles à définir avec précision ?

Notre vrai faux village est en fait un quartier de la bourgade d'Edo, qui comptait tout de même près de deux millions d'habitants (en chair et os, non en plastique). C'est ce quartier qui a donné son nom au musée : Le « Fukagawa Edo Museum », dont voici quelques photos trouvées sur Internet : intérieur d'une maison, cusine et port, vues diverses (seul un Occidental entre dans une maison sans se déchausser ;p ...)

Pour terminer la journée, nous avons fait un rapide tour dans le quartier d'Asakusa, très populaire et très vivant. S'y trouve un temple shintoïste de taille monumentale, haut comme un immeuble de plusieurs étages. C'est dans ce quartier également que se trouve la fameuse flamme olympique de Philippe Stark (ce lien amène dans un diaporama, les photos suivantes montrent le grand temple d'Asakusa). Ici aussi, la gigantesque flamme olympique, avec d'autres photos intéressantes sur Tôkyô.

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sa 03.06.06 — Repas à le repas

Ce matin, le repas nous est offert dans le même établissement de restauration rapide que l'autre jour, où sont proposés des mets salés et sucrés souvent croustillants et servis chaud. Cette fois seulement, je prête attention à l'enseigne de la chaîne : « Le repas », et à la Tour Eiffel qui figure sur un grand hata français. On trouve d'autres drapeaux européens, en miniature, plantés sur les aliments. Un petit drapeau vert blanc rouge sur les pizzas, un petit drapeau (horizontalement) noir rouge jaune sur les pains avec saucisse, etc.

Heureusement que Mademoiselle Komori (la personne qui travaille pour un patron septuagénaire) a la bonne idée de me rendre visite en fin d'après-midi afin de me faire pratiquer un peu mon japonais, cela me force à m'arracher un peu de l'ordinateur. Il faudrait que je songe à oublier les habitudes prises en Birmanie, comme celle consistant à « en profiter tant qu'il y a de l'électricité », car ici, si j'attends une panne de courant pour faire autre chose, je risque de mourir sur mon clavier !

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di 04.06.06HTML, CSS et FTP

Du matin au soir, journée passée à jouer avec les divers casse-têtes propres à la création de pages Web, plongé dans les mondes du HTML, CSS et FTP. Qu'est-ce donc que tout ça ? HTML = le truc pour faire le contenu des pages des sites Web ; CSS = le truc pour les mettre en forme et en couleurs ; FTP = le truc pour les envoyer dans Internet. Et pour voir tout ça, on a besoin seulement d'un renard !

Enfin j'achève de mettre en forme un questionnaire sur le projet d'établissement d'un monastère en France. Au passage, je remercie mon ami Frédéric de m'avoir apporté son aide pour la correction. Je ne connais pas meilleur chasseur de coquilles, doublons, répétitions, faux accords, attribut inadéquats, vilaines consonances de phrases, fautes de frappe, vocabulaire mal choisi et autres fautes en tout genre.

Vais enfin pouvoir boucler un peu mon ordinateur, et essuyer les toiles d'araignées qui couvrent mes livres de japonais...

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lu 05.06.06 — Chacrée soirée !

Il est l'heure d'aller au lit. Il me faut donc fermer portes et lumières. Pour éviter tout dégât pendant la nuit, en particulier sur les superbes bouquets de fleurs qui trônent sur l'autel, je dois sortir le chat de la pièce. Pour ce faire, je me dirige vers sa frimousse qui dépasse à peine de l'ombre de la table, tout en tapant sur mes cuisses. Effrayé, l'animal saute d'un bon en dehors de la salle, déboulant hâtivement les escaliers. Je peux alors aussitôt fermer la porte, non sans éteindre la lumière. La cage d'escalier se retrouve donc subitement plongée dans l'obscurité, et au même moment, j'entends une dégringolade accompagnée d'un miaulement de désespoir.

Réalisant ma bêtise, je rallume aussitôt, bien que ce soit inutile, le minou ayant achevé sa cascade. Heureusement, celui-ci est sauf. J'imagine que sa rétine de félin est sans doute parvenue à s'habituer à l'obscurité avant même la fin de sa culbute, et comme chacun le sait, un chat retombe toujours sur ses pattes ! En voilà un qui aura eu son moment d'adrénaline dans sa molle existence de gros matou paresseux.

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ma 06.06.06 — Comment faire bouger la lune ?

Nous sommes le 06.06.06, 06:06 06" (l'après-midi) au moment où j'écris ceci ; cela nous fait non seulement que des six, mais il se trouve qu'en plus, il y en a six. Trêve de fadaises numériques, et voici ce que fut cette belle journée...

Monsieur Owadara vient me chercher avec un ami parlant bien le français, ce qui me permet de mettre en pratique mon peu de japonais sans avoir à m'embarrasser d'un jisho. Après 72 kilomètres parcourus à bord de sa Peugeot (oui oui, on trouve des voitures françaises au Japon), nous parvenons à Kamakura. Cette ville de moyenne importance, qui fut capitale nipponne de 1185 à 1333, offre beaucoup de choses à voir.

Notre première visite est aussi intéressante pour les yeux que pour le palais : le restaurant « Hachinoki », ce qui signifie « L'arbre à bols », un nom qui sonne bien pour un moine. L'établissement est purement traditionnel, tout comme le kimono des serveuses. On se déchausse en entrant, avant de prendre place sur un coussin posé à même les tatamis. Ces grands rectangles de paille serrée constituent un sol à la fois ferme et souple ; un par-terre de rêve pour une salle de meisô. Sur une table relativement basse, sont amenés nos repas, dont chacun se compose d'un ensemble de bols posés sur un plateau. Cuisine 100 % japonaise : inhabituelle, étrange et indescriptible, mais diversifiante, saine et oishii. Par chance, le restaurant a son site Internet. Vous n'êtes donc qu'à un seul clic de voir tout ce que j'ai mangé aujourd'hui.

J'ignore si l'effet est recherché, mais la consistance et le goût des aliments sont souvent à l'inverse de ce à quoi l'on peut s'attendre chaque fois qu'on entame l'un de ces petits bols. Dans de telles conditions, il est difficile de ne pas « jouer avec la nourriture », surtout quand elle essaie de ne pas se laisser attraper par les baguettes ! Dans la salle règne une atmosphère sobre et apaisante. Rien ne fait défaut à l'aspect typique du Japon. La grande vitre à mon côté offre une vue sur tout le jardin. Celui-ci est vert et ombragé, ses arbres petits et robustes lui confèrent vie et fraîcheur. Derrière moi, une calligraphie verticale orne le mur. Monsieur Owadara me fait deviner la signification des kanji écrits, mais comme j'ai beaucoup de mal, son ami ne tarde pas à me traduire la phrase en français : « Le vent a beau souffler de toutes ses forces, la lune ne bouge pas ».

Nous visitons ensuite quelques temples bouddhiques et shintoïstes entourés de jardins très agréables, dont certains sont richement fleuris. Par endroits, on peut voir un petit étang peuplé d'énormes poissons rouges. Les différents bâtiments des temples datent pour beaucoup du XIIe siècle, puisque le Shogun avait installé ici sa capitale à cette époque. Leurs toits enflés immenses, sculptés en vieux bois massif, leur donnent un peu un air de champignons géants. L'un d'eux renferme un mini musée, dans lequel on peut admirer une armure d'époque, qui ressemble plus à une œuvre d'art de styliste du Moyen Âge qu'à un habit de guerre. Sont aussi disposés en vitrine des robes aux manches extrêmement larges, portées par les dames de la cour, certainement bien costaudes, à en voir la masse des épais tissus qui les constituent.

Dans un temple shintoïste, nous lisons quelques-unes des plaques de bois « porte-bonheur » que les visiteurs accrochent, et tentons de deviner la langue de certains des textes qu'elles comportent. En tout cas, il y en a de tous les continents. Ailleurs, nous pénétrons dans la fameuse statue de Bouddha de 13,35 m de haut.

Dans la journée, j'ai le loisir de contempler l'horizon de la mer, ce qui réveille mes intentions de voyage. Les jours défilent vite, et il n'y a pas encore une occasion de partir à la découverte de l'Ouest du Japon. Toujours rien à l'horizon. Je n'aurai donc besoin que d'un brin de courage, et peut-être que je tenterai un départ dans le courant de la semaine prochaine... en auto-stop. Il va simplement falloir partir sans réfléchir, car dès qu'on commence à réfléchir, on ne fait plus rien !

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me 07.06.06 — Voyage de mise à l'épreuve

Pour le genre de voyage que je risque d'effectuer tout prochainement, aucune préparation n'est requise. La seule chose à faire étant de se rendre totalement disponible, prêt à partir. Ce n'est donc pas le voyage lui-même qu'il convient de préparer, mais plutôt les choses qui font obstacle au départ (trois fois rien en l'occurrence, deux ou trois bricoles à finir). S'il n'y a rien à organiser concernant le voyage lui-même, il serait opportun que je prépare une liste de ce que je prendrai avec moi : le strict minimum pour éviter tout encombrement, mais suffisamment pour ne pas manquer de l'essentiel. Depuis une bonne semaine, le climat est parfait. À coup sûr, il va se mettre à pleuvoir des cordes dès mon départ. Il ne faudra pas oublier le parapluie.

Bien qu'il n'y ait rien à planifier, je vais tout de même essayer de trouver un contact sur Kyushû, la plus au sud-ouest des quatre principales îles de l'archipel nippon. Cela me permettra d'avoir une bonne raison de filer directement au plus loin, de sorte à pouvoir remonter progressivement jusqu'à Tôkyô.

Je disais hier qu'il me fallait un brin de courage pour me décider à décoller. Non pas que l'absence de toute organisation m'inquiète, bien au contraire, d'autant plus qu'il m'est déjà arrivé de traverser sans un sou en poche des pays nettement moins hospitaliers. C'est qu'en ce moment les conditions de vie sont vraiment parfaites et qu'il n'est donc pas aisé de s'en aller nulle part nu comme un ver quand tout est si facile. Cela dit, des conditions d'existence faciles ne sont pas incompatibles avec le renoncement, tant est si bien qu'il n'y a pas d'enlisement dans le confort.

Quoiqu'il en soit, l'idée est la suivante : pouvoir tout lâcher à tout moment, quelles que soient les conditions. Outre la découverte d'un pays fort intéressant, je vois cela également comme une bonne expérience de renoncement, une mise à l'épreuve du moine dans la voie qu'il a choisi de suivre aussi pleinement que possible : celle du détachement de tout, par conséquent du malheur, inhérent à tout ce dont ce monde est fait. Si renoncer à tout est une chose, y renoncer durablement en est une autre. Autrement dit, le seul renoncement qui vaille est le renoncement définitif.

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je 08.06.06 — Quatre cent vingt-cinq mille amis

En fin de journée, je reçois la visite d'un certain Monsieur Tokumaru, ingénieur dans le domaine des satellites. Intéressé aux diverses écoles bouddhiques de son pays, il m'a contacté par le biais de dhammadana.org, qu'il a découvert en faisant des recherches sur le théravada, qu'il souhaitait également étudier un peu. C'est surtout sa curiosité pour la manière de présenter la chose d'un étranger qui l'a poussé à me rencontrer. Ayant vécu quelques années en France, il parle un très bon français.

Nous parlons de théravada, mais surtout de méditation (vipassaná et samatha). Plus tard, lorsque je lui parle de mon intention d'aller à Kyushû, il me dessine une chizu de l'île en m'en parlant en connaisseur, puisqu'il en est originaire. En fait, mon idée est d'aller jusqu'à Nagasaki, qui m'apparaît comme un lieu fort intéressant. L'ingénieur me laisse l'adresse d'un ami, mais hélas situé loin de la route que je prévois suivre. Qu'importe, les amis ne manqueront pas à Nagasaki, où la population est la même que la 4e ville de France (Toulouse).

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ve 09.06.06 — La décision suffit, le reste suit

Le temps est maussade, mais je n'éprouve pas d'hostilité à l'égard des nuages arroseurs, car je pense à la nature qui a besoin d'eau, notamment les cultures. Bien sûr, je serais beaucoup moins tolérant si j'étais trempé au bord d'une route plutôt que sec et bien au chaud !

La santé n'est pas au beau fixe non plus, avec des douleurs au ventre et un coup de faiblesse, bien qu'après un peu de repos, tout va nettement mieux. Quoi qu'il en soit, rien ne m'empêchera de partir m'aventurer dans l'ouest du Japon, quel que soit le climat extérieur et le climat intérieur. Je ne dispose toujours pas d'adresse sur Nagasaki, mais qu'à cela ne tienne, tout viendra en temps voulu. Comme souvent, c'est quand on ne cherche pas qu'on trouve. Cela dit, j'ai eu ouïe dire que des moines birmans vivaient sur cette île (qui fait tout de même près de 250 km sur 150 km).

En tout cas, la date est déjà fixée, et c'était la seule chose qu'il me fallait faire. Tout le reste suivra naturellement. Départ prévu ce dimanche nuit ou lundi matin, selon le moyen de transport envisageable.

Ce matin, nous avons pris le petit-déjeuner dans un salon de thé du quartier, où sont proposés des sandwichs chaud fourrés d'aliments divers, et des pâtisseries. Sur le gâteau au chocolat qui m'a été servi, était planté une pièce de plastique sur laquelle on pouvait lire « Maison de dessert ». De l'autre côté était indiqué « korewa taberaremasen » (naturellement, cela s'appliquait à la pièce de plastique, pas au gâteau). Il serait opportun d'écrire aussi cela sur certaines baguettes qui ressembleraient presque à de belles friandises.

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sa 10.06.06 — dhammadána accessible aux Japonais

Grâce à Mademoiselle Komori, dhammadana.org offre dès aujourd'hui sa première page en japonais. Si vous n'avez pas de police japonaise, votre navigateur ne peut que vous montrer une myriade de caractères bizarres ou de petits rectangles. Si le nom du site appraît correctement, c'est qu'il s'agit d'une e. Quand on voit la page, on s'imagine qu'il suffit d'insérer le texte et pouf ! On ne dirait pas comme ça, mais l'ajout de cette page a nécessité la création d'environ cinq fichiers et la mise à jour d'une dizaine d'autres (notamment les feuilles de style), sans parler du problème d'encodage du japonais, pas encore tout à fait réglé.

Mademoiselle Komori est une véritable aubaine pour faire connaître les enseignements de ce site au Japon. Elle réunit les deux qualités essentielles d'un(e) traducteur(-trice) de textes du dhamma : deuxièmement, outre le fait de connaître les deux langues, savoir traduire fait partie de ses compétences (elle a fait des études de honyaku), et premièrement, elle comprend clairement les enseignements du dhamma. Par sa généreuse contribution, d'autres pages du site devraient voir le jour en langue nipponne à l'avenir.

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di 11.06.06 — Qui protège le dhamma, le dhamma le protège

Cérémonie singhalaise, où Monsieur l'ambassadeur a chanté entouré de ses compatriotes musiciens. La célébration eut lieu dans la salle d'un temple bouddhiste japonais. Au même étage, s'offre aux visiteurs un véritable musée. L'abbé du temple ne semble pas faire du renoncement sa priorité, à en croire les innombrables pièces anciennes qu'il collectionne et expose ici sur plusieurs allées. Il y a une centaine – ou plus – d'authentiques armures de samouraïs, à peu près autant de grands kabin de style chinois, dont certains dépassent les trois mètres de hauteur, des rangées entières de percussions traditionnelles, dont le diamètre de certaines est impressionnant. Y sont aussi entreposés de très divers objets décoratifs, tels que des dôzô sculptées dans des bois de qualité, ou pas nécessairement décoratifs, tels des stocks entiers de parapluies, de couvertures ou de vaisselle. J'aperçois quelques vieilles mappemondes, la plus grande (environ un mètre de diamètre) est en français. On peut encore y lire « Indochine ».

Dans le métro, quelqu'un porte un sac dont l'inscription – en français – se présente juste devant mon nez : « Bon courage ». Au milieu d'une foule qui semble aussi vivante que les mannequins synthétiques d'une vitrine, ces deux mots qui s'offrent ouvertement à moi semblent me rappeler que ce qui nous aide ou nous protège (ou nous nuit) n'est rien d'autre qu'un enchaînement d'éléments indépendants de la volonté de qui que ce soit, sinon de nos propres actes.

Bien que la loi du kamma soit beaucoup trop subtile pour en présenter un schéma sous forme rationnelle, ce processus peut être parfois si palpable pour celui qui en fait l'expérience qu'il n'y a plus la moindre place pour le doute. C'est pour cette raison que l'inquiétude, elle non plus, n'a plus du tout sa place dès lors qu'on s'efforce d'observer une conduite morale irréprochable, tout en évitant de s'accrocher à quoi que ce soit, même lorsqu'on est nu comme un ver, lâché sur une terre inconnue. Si j'avais une devise ? « Qui protège le dhamma, le dhamma le protège. »

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lu 12.06.06 — Un aller simple pour nulle part

On vient de proposer de m'offrir le voyage jusqu'à Nagasaki. Ma bienfaitrice avait même l'intention de me fournir un billet d'avion, mais j'ai refusé, car les tarifs sont trop élevés. De plus, le train au Japon reste l'un des plus confortables au monde (encore un grand contraste avec la Birmanie), mais surtout, il permet de bien découvrir le pays. Le trajet devrait durer environ 8 heures, sur tout de même près de 1350 km de rail, soit plus que la distance entre Brest et Nice (les deux grandes villes les plus éloignées en France continentale). Et encore, Si Nagasaki est au bout du pays, Tôkyô reste plus proche de la pointe sud de l'île de Kyushû que de celle de Hokkaïdô (là où je n'irai pas tant il fait froid). C'est dire que le Japon, contrairement à ce qu'on croit souvent, n'est pas si petit que ça... Voir la petite carte du Japon avec les principales villes du trajet qui m'attend.

J'ai aussi refusé le retour, un katamichi en train étant déjà ce que je pouvais espérer de mieux. Une fois là-bas, je n'aurais plus qu'à remonter progressivement jusqu'à Tôkyô, probablement en auto-stop. Il est toujours nettement plus facile de tendre le pouce pour « revenir » que pour « aller nulle part ». Le départ devrait donc avoir lieu demain matin, et la grande partie du trajet (jusqu'à Fukuoka, principale ville de Kyushû) se fera en Shinkansen, le « T.G.V. japonais ». Afin que je puisse prendre mon repas à bord, on va me préparer un bentô.

Une fois parvenu au terme du trajet, je sais simplement que je serai à Nagasaki où je ne connais rien ni personne, sans un sou, avec pour tout bagage mon passeport, quelques pièces vestimentaires (en plus de mes robes, ainsi qu'un bonnet, au cas où il faudrait passer la nuit dehors), un parapluie, ma brosse à dents, du dentifrice, un rasoir, un stylo et un peu de papier (pour y mémoriser les divers événements destinés à ce journal), un mini dico franco-japonais et des petites choses diverses, comme l'adresse d'un monastère birman au nord-est de Kyushû ou une carte du métro tokyoïte. Cependant, en sortant de la gare nagasakienne, je me sentirai certainement on ne peut mieux, parce que j'aurai l'esprit libre, et la tête vide...

Dans ces conditions, vous comprenez que pendant la durée de ce petit périple (peut-être une douzaine de jours), les possibilités de connexion Internet seront bien peu certaines. Ainsi, selon les éventuelles occasions d'accès, je mettrai au moins en ligne les principales informations, quitte à rédiger le tout plus en détail une fois de retour à Tôkyô.

:ˆ) À plus tard...

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ma 13.06.06 — Tout en relief : Nagasaki

Finalement, ce sont deux autres personnes qui m'ont offert le billet de train.

Depuis la fenêtre du Shinkansen, on ne voit que de la ville, comme si le pays entier était une cité géante. Cependant, après Hiroshima, la campagne nipponne se montre enfin. Il y a de nombreux champs, des collines, de gros rochers. Le T.G.V. nippon est plutôt rapide, puisqu'il ne met que cinq heures pour relier la capitale à l'île de Kyushû.

Les pointes de vitesse sont impressionnantes, bien que guère plus rapides que celles du T.G.V. gaulois. Néanmoins, cela diffère du train birman, qu'on pourrait presque prendre en marche, en courant un peu. Je me moque souvent de la Birmanie, mais c'est sans aucune méchanceté. Je ne me permettrais en tout cas aucune critique tant que je n'aurai pas fabriqué un train de mes propres mains. Surtout que la Birmanie vit de récupération, les Birmans devant se contenter de ce que les autres pays ne veulent plus.

Avec un changement, le voyage aura duré en tout près de six heures et demie, après un départ à 11h50. Dans le dernier train, une inconnue s'approche de moi, m'offre un jus d'orange frais et repart en riant. Sans doute, a-t-elle été dans un pays du théravada et vu les gens faire des offrandes aux moines. Je demeure toutefois étonné, car au Japon le théravada est nettement moins connu qu'en France. D'ailleurs, les Bouddhistes y sont Bouddhistes comme les Chrétiens sont Chrétiens chez nous. Au Japon, ce n'est qu'après la mort que la plupart des gens pratiquent le bouddhisme (rites funéraires). C'est dommage, car c'est un peu tard tout de même.

Quand je parviens à Nagasaki, il fait encore jour, même si il est déjà 18h26. À Tôkyô, il fait nuit noire à cette heure-ci. Il faut dire que nous sommes beaucoup plus à l'ouest, ici.

Les poubelles sont si propres qu'il est impossible d'y trouver quoi que ce soit de comestible. Je suis donc contraint de me nourrir exclusivement de feuilles d'arbres au goût très amer, mais pas longtemps, car un policer m'a fracturé le crâne en prétextant la détérioration des parcs publics. Non, je raconte n'importe quoi ! Une fois de plus, tout se passe beaucoup mieux que je n'aurais pu l'espérer...

Souvent, je dis que si l'on développe la pureté de la vertu, il n'y a nulle raison de se soucier de son devenir. J'oublie parfois de préciser que cela implique le renoncement à tous les plaisirs liés au désir et à l'ignorance : boire (pas du sirop de fraise évidemment), fumer, écouter de la musique, faire des jeux, soigner son apparence, regarder les filles (ou les garçons, selon) (ou y penser !), etc.

Après un bref coup d'œil sur un plan en face de la gare, je me dirige en premier lieu vers un temple bouddhiste, dont le nom convient bien à la situation, puisqu'il s'appelle Saishoji, ce qui signifie monastère « En premier ». Une dame m'indique un autre monastère mieux indiqué pour me renseigner. Elle me dessine un plan, très clair, jusqu'à la rivière.

Les jeunes gens rient en me voyant. Il faut dire que les étrangers sont déjà plus rares ici, en particulier les énergumènes en robe rouge. Quand je demande mon chemin aux gens, ils accélèrent le pas, tout en feignant m'ignorer, ce qui me rappelle lorsque je vendais des journaux dans la rue, autrefois. Ils doivent certainement s'imaginer que j'appartiens à une nouvelle secte qui tente de les racoler. Je ne prends donc plus soin de m'excuser et annonce directement « Où est la rue machin ? », et on me renseigne aussitôt, rassuré de ne pas être la cible de la secte des robes rouges.

En cherchant le monastère, je me trompe deux fois d'endroit, ce qui me permet de découvrir un peu cette charmante ville aux ruelles étroites et pentues, habillées d'un beau pavé et bordées de petits commerces en tout genre. On pourrait presque se croire dans une petite ville de France. Dans cette région, le béton et les immeubles design cèdent leur place à des constructions anciennes, plus modestes et beaucoup plus vivantes. Nagasaki doit surtout son charme à son relief : entourée de petites collines, elles-mêmes entourées par la mer.

Des éléments me rappellent un peu la Birmanie : quelques palmiers, quelques bananiers et quelques moustiques. Après une légère montée vers les hauts de la ville, je pénètre dans un grand monastère de majestueuse allure, où l'on est transporté à l'époque d'Edo. Des petits jardins verdoyants et pentus font beau mariage avec les bâtiments aux toits typiques qu'ils entourent, leur conférant une atmosphère des plus authentiques.

J'appelle « gomen kudasai ». Quand apparaissent alors des moines Zen vêtus de leurs robes noires, je leur demande la question la plus simple qui me vienne à l'esprit dans le présent contexte : « Est-ce qu'il y a des monastères théravada à Nagasaki ? » L'un me lance : « thérava quoi ? ». Bien sûr, ils n'ont jamais entendu parler de moines de mon espèce. Après m'avoir adressé quelques questions de curiosité, ils m'offrent l'hospitalité de la manière la plus respectueuse.

De ma chambre à 8 tatamis — c'est ainsi qu'on compte la surface des pièces dans les bâtiments traditionnels japonais, qui sont toujours conçues d'après les tatamis —, on aperçoit une des collines de Nagasaki, couverte de maisons, entre le toit d'une construction monastique et un petit cimetière parsemé d'arbustes clairs, au-dessus duquel s'étend une belle forêt.

Préférant la douceur tiède du climat, j'éteins la climatisation, et m'endors paisiblement dans le calme du quartier.

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me 14.06.06 — Monter, descendre, assis, plonger

Ce matin, un moine passe devant toutes les chambres en faisant résonner une petite cloche, pour un réveil en douceur, à 5h30.

Gongs, tambours et cloches nipponnes donnent le rythme de la cérémonie matinale. Les moines prennent place et récitent des textes selon un rite très précis. Le décor de la grande salle du vieux temple est phénoménale, cependant relativement sobre. Le noir des robes des moines tranche esthétiquement avec la paille claire des tatamis.

Vers 6h30, petit déjeuner. Un peu de salade, deux tranches de toast avec au choix du beurre de cacahuète ou de la confiture, puis un verre de lait et un verre de jus de légumes. Lorsque j'ouvre la fenêtre de ma chambre, une abeille géante vient me souhaiter la bonne journée.

En milieu de matinée, je fais la connaissance avec l'abbé, qui s'était alors absenté. Bien portant, ce vieux moine aux yeux rieurs m'accueille chaleureusement, et me questionne sur ma robe et sur mon alimentation : « Vous êtes végétariens, dans le théravada ? » (ici non plus, ils ne le sont pas). Il me précise que sa tradition n'est pas une secte (ce terme n'est cependant pas péjoratif au Japon, il signifie simplement « école ») parce que Bouddha est le même pour tous. Il ajoute qu'il n'approuve pas les gouvernements de son pays de l'ère actuelle, qui ont établi de leur gré cette division en sectes. Je lui indique à mon tour que la Birmanie connaît un problème similaire.

Quand il me demande ma langue, en prenant connaissance de la réponse, il s'exclame dans un rire : « Ah ! La langue de Bouddha ! » En effet, le kanji utilisé pour écrire « France » signifie tout simplement « Bouddha ». Quelqu'un m'a d'ailleurs fait remarquer que les Chinois écrivent « France » à l'aide d'un kanji signifiant « dhamma ». Voilà que de bons signes pour la France, n'est-ce pas ?

Ensuite, je rédige la journée d'hier (le 13), puis le repas sonne. Vers 15h15, je pars à la découverte du coin, armé d'un parapluie et d'un vague plan de Nagasaki. Peu après ma sortie, des gouttes se mettent à tomber ; il ne cessera plus de pleuvoir jusqu'au lendemain, mais toutefois pas en trombes. Sur le plan sont seulement indiqués les lieux principaux, comme la gare, et quelques curiosités intéressantes, surtout des musées... payants, donc pas pour moi. Allons vers le port, d'où un bras part jusqu'à la mer.

C'est par ici — ou plus exactement sur une petite île située en face — que pendant près de deux siècles, tout échange avec l'étranger passait de manière exclusive, tout le reste du pays ayant été fermé par l'empereur. Pour cette raison, la région jouit aujourd'hui d'une richesse multiculturelle.

Peu de temps après, je longe un chantier naval, là où le bras devient fleuve (on dirait plutôt l'inverse, mais il se trouve que c'est le sens de ma marche).

À cet instant, je distingue une petite yama là-bas de l'autre côté du kawa, qui semble être la plus haute colline des environs. À son sommet, de grosses antennes de télévision et le point d'arrivée de deux lignes de téléphérique. La colline me lance un clin d'œil. Avec un grand sourire, elle m'invite à un peu de sport : « Tu viens ? » Disposant d'à peu près quatre heures, je la regarde fixement un instant, jaugeant son éloignement et la raideur de sa pente, et accepte son invitation.

J'accélère un peu le pas et ne m'arrête plus, afin de garder les jambes bien chaudes. Avalant deux par deux les escaliers d'un grand cimetière, je file droit en haut. Sans tarder, des ampoules se forment aux deux pieds à cause de mes vieilles sandales birmanes. Grâce à la pluie, je ne suffoque pas, mais je ne rencontre personne. Lorsqu'on est seul, on n'est au moins jamais en désaccord sur quoi que ce soit !

En haut, le panorama est exceptionnel, d'autant plus qu'il est ouvert sur 360o. En dépit de la météo, on distingue très clairement tout Nagasaki avec ses collines, et d'autres villes situées de l'autre côté de la montagne, ainsi que le port et bien sûr, une vue imprenable (car les Nagasakiens ne seraient pas d'accord) sur la mer.

Il ne reste plus qu'à redescendre. Un peu plus bas, je tressaille à la vue d'un ver de terre. Il faut dire qu'il se meut lentement au beau milieu du trottoir, en ma direction, et surtout, il est aussi gros qu'un petit serpent.

Après avoir failli plusieurs fois me retrouver « les quatre fers en l'air » en glissant sur des grilles métalliques qui coupent la ruelle pentue par endroits, j'arrive dans la ville. Là commence un vrai jeu de piste, car les rues figurent telles quelles sur le plan, sans aucun nom ni repère. Je ne dispose donc que de la forme des rues, mais m'en sors très bien, repérant aussitôt chacune d'elles. Si mon sens de l'orientation est médiocre, j'ai au moins le sens des cartes. Plus jeune, j'envisageais de devenir cartographe. Mais j'ai découvert une autre façon de représenter le chemin à suivre...

De retour au monastère, je ne tiens plus debout. Je me laisse fondre dans un grand bain bien chaud, mais pas sans avoir préalablement pris une douche, car l'eau sert pour tous les moines. C'est ainsi que tout le monde utilise le bain au Japon.

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je 15.06.06 — Tout entre deux mers et deux îles : Kita Kyushû

Dégustation de thé traditionnel — vert et amer — dans la matinée. La pluie a cessé. Si les nuages se contiennent, je tente mon baptême de l'auto-stop au Japon, en espérant pouvoir regagner le nord-est de Kyushû (environ 200 km d'ici), où vivent des moines birmans. Je dispose simplement de leur adresse, et ils ignorent mon existence.

Au moment de prendre congé, des jeunes moines courent chercher leur appareil photo pour quelques clichés souvenir. Après une rapide recherche Internet, l'un d'eux m'imprime un plan de la partie de la ville où se situe l'adresse des moines birmans. On me remet des cadeaux destinés aux personnes qui me prendront dans leur voiture. Après la dernière photographie, tous les moines présents se courbent de façon synchronisée, les mains jointes, pour me saluer. Je les salue à mon tour en les remerciant de tout cœur pour leur gentillesse, et traverse Nagasaki sous un grand soleil jusqu'à l'entrée de la kôsokudôro.

Après avoir tendu le pouce durant deux heures et demie et que le soleil m'ait imprimé le nez en rouge, une grosse automobile noire s'arrête. Le conducteur a vingt-sept ans et vend des cœurs artificiels. J'imagine qu'il pousse sa voiture à des pointes de 200 km/heure, car l'aiguille du compteur de vitesse est déjà au bout — le compteur n'indiquant pas au-delà de 180 km/heure — alors qu'il continue d'appuyer sur le champignon. C'est beaucoup, pour un pays où la vitesse est limitée à 80 km/heure. Cela nous permet de nous retrouver devant nombre de véhicules passés devant moi, et qui par la suite, ont dû faire l'objet de ce coup classique : nous apercevons un auto-stoppeur (que nous ne prenons pas), et beaucoup plus loin, nous le voyons à nouveau, toujours à tendre le pouce au bord de la route, comme s'il s'agissait d'un fantôme qui nous suit. Ce qui m'arrange n'est pas tant de voyager vite — car je ne suis pas pressé, personne ne m'attend —, mais de ne pas avoir à rester trop de temps dans un réfrigérateur roulant.

Je bénéficie d'une excellente occasion de pratiquer mon japonais, car mon conducteur m'adresse toutes sortes de questions.

  — Vous n'avez pas peur de la vitesse ?
  — Je suis habitué depuis l'enfance avec mon père. Et vous, vous n'avez pas peur d'être pris par la police ?

Il me dépose 160 km plus loin sur une aire de repos de l'autoroute, car nos destinations respectives divergent.

Ici, j'attends moins de dix minutes avant d'être pris par un monsieur tout à fait adorable. Âgé d'une cinquantaine d'années, ce représentant en miso (soupe japonaise) soigneusement vêtu, me parle ouvertement de ses passions, comme la guitare électrique ou le triathlon. Il s'excuse plusieurs fois d'avoir un crochet à effectuer à Fukuoka (située tout près) pour son travail. Fukuoka est la capitale de Kyushû. Il m'offre une bouteille de thé froid, me demande si je n'ai pas besoin de manger, etc.

Après au moins 90 km de trajet, nous arrivons dans la ville de Kita Kyushû (kita signifie nord), et mon bienveillant conducteur me dépose pile à l'adresse voulue. Il me donne une dizaine de sachets de miso, et comme pour le conducteur précédent (ainsi qu'aux suivants), je lui remets un des cadeaux, ce qui semble lui faire grand plaisir.

Me voilà seul en un lieu complètement incroyable, sur une colline couverte d'arbres, qui domine tout Kita Kyushû et d'où la vue est absolument remarquable. On aperçoit un port où de gros navires ne cessent d'aller et venir, les deux umi — la mer du Japon et l'océan Pacifique — et le pont démesuré qui relie Kyushû à Honshû (la principale île de l'archipel nippon, où se trouvent Tôkyô, Ôsaka, Kyôto, etc.) Ce qui me surprend le plus, c'est la chose qui surplombe le tout, au sommet de la colline : un zédi (pagode) d'une trentaine de mètres, 100 % birman. On ne peut qu'immédiatement reconnaître le style de ce reliquaire, après avoir vécu de longues années dans un pays où ils poussent comme des champignons.

Lorsque je m'approche des portes donnant accès à l'intérieur du monument, je constate qu'elles sont cadenassées. Il n'y a donc personne. Peu importe, je me sens si clair et si confiant que je suis convaincu qu'il arrivera toujours quelque chose en mesure d'écarter toute raison d'inquiétude. J'admire quelques minutes le superbe coucher de soleil qui offre une vision irréelle du détroit des deux îles, et redescends les escaliers qui m'ont conduit au zédi, sans même savoir où aller. En bas des marches, je découvre un discret panneau sur lequel il est indiqué en birman « monastère birman », avec une flèche que je suis aussitôt.

Alors que la nuit s'installe lentement, j'entre dans un petit bois et parviens rapidement devant un petit bâtiment duquel n'émane aucun éclairage. Je frappe, j'attends, je tourne la poignée pour voir, mais elle est verrouillée. Plus loin, je distingue un autre bâtiment tout en longueur, qui paraît abandonné tant il est vieux et en mauvais état. Au fond, des vitres floues tamisent un peu de lumière. Je frappe une fois... deux fois... personne. Je tente de faire glisser la porte vitrée coulissante. C'est ouvert ! Quand j'appelle, un vieux moine birman tout courbé apparaît. Lorsque je lui indique que je parle sa langue, il m'adresse aussitôt la parole en birman.

  — D'où que vous êtes ?
  — Je suis Français, Vénérable, mais je vis en Birmanie.
  — Qu'est-ce que vous voulez ?
  — Ben, heu... J'ai entendu dire qu'il y avait ici des moines birmans, et je comptais juste rendre une petite visite. Vous êtes combien de moines ?
  — Trois, mais maintenant je suis tout seul, les autres ne sont pas là. Et là, vous comptez faire quoi ?
  — Je pense rester un ou deux jours dans le coin, avant de poursuivre ma route.
  — Et vous logez où à Kita Kyushû ?
  — Nulle part, je ne connais rien ni personne ici.
  — ... Comment on fait, hein ? Pour la nourriture, tout ça... je suis seul et je suis vieux.
  — Je peux vous aider si besoin. Moi ça va, je n'ai besoin de rien, et quelqu'un m'a donné des soupes. Personne ne vient ici ?
  — Quelqu'un passe une fois le matin seulement, pour apporter la nourriture. Bon, entrez !

Il me demande où j'ai vécu en Birmanie, dans quels monastères, combien de temps, etc. avant de me désigner la pièce du fond, dans laquelle je suis invité à m'installer. Mon hôte a 84 ans et vit ici depuis 50 ans. M'ayant montré le fonctionnement — peu habituel — des robinets et s'être assuré que je ne manque de rien, il se retire dans ses appartements.

De l'intérieur, le bâtiment ressemble à un squat pour sans-abri. Je n'avais encore jamais vu pareille chose au Japon. Les tapisseries sont en partie décollées, le parquet défoncé, les rideaux complètement jaunis par le temps, des vieilleries entassées dans les coins. Il y a entre autres six vieux téléviseurs empilés, dont deux en bois avec encore une rangée de boutons pour le changement de chaîne, et une sorte de gros placard en bois qui est en fait un sauna, mais il est rempli de vieilles affaires.

À l'étage se trouve une salle bien entretenue, où sont soigneusement entreposés de nombreux objets d'art birmans : des statues de Bouddha, des sculptures en bois de déesses, de belles tapisseries de velours, une harpe birmane, des vases, des boîtes...

Ici, il me paraît vain de demander s'il y a Internet. La nuit est froide, mais les couvertures ne manquent pas.

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ve 16.06.06 — Tout en paix : Hiroshima

Comme je suis encore à plus de mille kilomètres de Tôkyô et que la météo est encore clémente, je décide de reprendre la route vers Hiroshima. Juste après le repas, je me prosterne devant mon hôte et m'en vais à la recherche de l'entrée du gigantesque pont qui mène à Honshû. Mieux qu'une simple entrée d'autoroute, c'est une aire de repos qui se trouve tout près à pied. De loin, de dessous ou de dessus, le pont métallique est impressionnant. Je suis pris en quelques minutes par deux jeunes qui me photographieront chacun leur tour à côté de moi. Lorsque nous traversons le pont, je peux encore saluer le zédi birman qui se dresse fièrement sur sa colline.

Quatre voitures et près de 200 km plus tard, je suis déposé en plein Hiroshima. Je frappe à la porte de quelques monastères, mais aucun ne m'accepte. Pour me reposer un peu, je vais m'asseoir sur un banc, juste devant le « dôme de la paix ». Symbole de la destruction nucléaire, il est l'un des rares bâtiments ayant en partie résisté à l'explosion atomique, et le seul qui a été conservé. Naturellement, toutes les personnes présentes à l'intérieur périrent instantanément, comme 200 000 autres, et certainement autant de plus les jours suivants, à cause des blessures ou de la radioactivité. Hiroshima — qui signifie littéralement « île (shima) large (hiro) » — se veut représentative de la heiwa, avec, dans différents coins de la mégapole, des monuments commémorant le drame nucléaire (souvent des statues d'enfants).

Dans le parc de la paix, un Japonais me bombarde de photos. Ma robe monastique et mon crâne rasé symbolisent probablement pour lui la paix, ce qui doit bien aller avec le « dôme de la paix » en arrière fond. Juste à côté se trouve un « musée de la bombe » (comme à Nagasaki, d'ailleurs) paraît-il fort intéressant, mais comme les entrées des musées ne sont pas gratuites, seul le trottoir et la route me sont accessibles. Comme je ne rencontre absolument personne ici (et guère plus ailleurs), j'en suis réduit à vagabonder plus qu'à voyager. Je reprends un peu l'espoir d'avoir des contacts intéressants avec les gens lorsque quelqu'un m'aborde et m'interroge. Nous conversons quelques minutes, et lorsque j'ai le malheur de dire que je n'ai pas trouvé d'endroit où passer la nuit, cet individu me propose sans honte un banc du petit parc entourant le vestige et se retire aussitôt.

Parfois, j'ai plus l'impression d'être perçu comme un clochard ou un voyou que comme un moine. Bien que je parle un peu leur langue et que je demeure on ne peut plus courtois, les gens m'évitent, sauf pour prendre en photo l'animal rare que je représente à leurs yeux. Dans ces conditions, je perds subitement toute envie de voyage, de découverte et d'aventure. À présent, j'hésite presque à rentrer directement à Tôkyô, quitte à dormir dans les aires de repos des autoroutes.

Compte tenu de la difficulté à trouver un toit pour la nuit, je me résous à poursuivre mon chemin sans attendre. Je traverse cette ville dans laquelle s'étendent sans fin des rues couvertes qui foisonnent de grands magasins, de boutiques de mode et de restaurants de tous les genres. Les trottoirs donnent lieu à un embouteillage permanent de piétons et de vélos. Lorsque je parviens au début de la route qui mène vers l'Est, comme la nuit vient de tomber, personne ne s'arrête. Condamné à passer la nuit sur Hiroshima, j'essaie de trouver un quartier un peu plus vivant et populaire, mais il n'y a que de grands bâtiments sans âme. Épuisé, j'entre dans un petit restaurant pour demander un verre d'eau et pour m'asseoir. La serveuse est une Chinoise très aimable. Curieuse, elle me pose de nombreuses questions, en se débrouillant avec le peu de japonais et le peu d'anglais qu'elle connaît. Comme il n'y a pas un seul client, elle prend tout son temps pour s'informer de ma situation. Je voudrais également l'interroger sur la sienne, mais je suis si fatigué que je ne songe pour l'instant qu'à trouver un toit pour dormir.

La jeune serveuse s'absente à l'extérieur, et revient avec la photocopie d'un plan, sur lequel elle a entouré trois monastères. Elle regrette d'être au travail, car elle m'aurait volontiers accompagné. Je parviens à trouver le premier d'entre eux après avoir un peu tourné en rond dans un parc plongé dans l'obscurité de la nuit. Quand je sonne, il est près de 22h00. Une femme m'ouvre.

  — Excusez-moi, est-ce que je peux voir un moine ?
  — Il n'y en a pas, je suis seule.
  — Ah ? Heu... Je cherche un endroit pour passer la nuit. Savez-vous où cela est possible ?
  — Il y a des hôtels.
  — Mais comme je suis un moine du théravada, je ne peux utiliser d'argent, c'est pourquoi je cherche un monastère. C'est juste pour une nuit, demain je pars vers Ôsaka.
  — Ah... Je suis désolée, mais... ici, ce n'est pas possible.
  — ...
  — Bon, attendez un peu s'il vous plaît...

La dame me conduit dans une pièce vide du temple, et m'apporte futon et couvertures. Elle est la deuxième personne aujourd'hui à croire que je suis Indien, ce qui me laisse penser que le soleil a du s'en donner à pleins rayons sur ma face. Mon hôte s'excuse de ne pas pouvoir me proposer d'utiliser la shawâ, car celle-ci se trouve dans son appartement privé. Tant pis, ça n'est pas le plus urgent. Pour les choses importantes, je ne suis jamais dans le besoin, certes, mais je m'attendais tout de même à un voyage un peu plus passionnant.

Le sommeil m'emporte aussi vite que je m'allonge.

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sa 17.06.06 — 24 heures de galère

La malchance qui a lâché son filet sur moi la veille ne me laissera pas encore en paix ce matin. Dès mon réveil (5h45), je pars le ventre vide vers la route qui devrait me conduire en direction d'Ôsaka. C'est une longue distance que je projette aujourd'hui (300 km). Je serais déjà content de pouvoir en parcourir les deux tiers.

Arrivé sur la grande route, je me tiens devant un feu, et pendant qu'il est au rouge, je toque aux vitres des voitures. Presque systématiquement, le conducteur l'ouvre. Je demande alors « Excusez-moi, où est-ce que vous allez ? » Certains me disent leur direction, qui n'est jamais la mienne, ou me répondent le plus spontanément du monde « Je vais au travail ». Deux heures et demie plus tard, toujours personne ne va dans ma direction et il se met à pleuvoir. Si l'auto-stop n'est pas une chose facile par beau temps, c'est un vrai calvaire sous la pluie. Je déplie mon parapluie et décide d'avancer à pied pour avoir plus de chance de trouver des automobilistes ne bifurquant pas avant. De temps en temps, je m'arrête pour tendre le pouce un quart d'heure, puis je continue de marcher, toujours sous la pluie, dans un paysage constitué presque que d'usines.

C'est après 14 km de marche que je réalise m'être trompé de route (je n'avais pas de carte). Là, je trouve un monastère afin de faire une pause au calme. Lorsque je rencontre le responsable et lui dit mon souhait de me reposer, il m'indique les escaliers à l'extérieur du temple, mais ne me propose pas d'y entrer. Ensuite, il m'apporte un morceau de pain et un café sur un plateau en bois. Je déteste le café, surtout sans sucre, mais boire un peu de chaud ne peut que faire du bien. Après m'être assoupi un moment, assis la tête sur les genoux, je rebrousse chemin en toquant à la vitre de quelques véhicules pour retourner vers Hiroshima.

Il est au moins deux heures de l'après-midi, je ne peux plus espérer me rapprocher d'Ôsaka, mais souhaiterais au moins quitter Hiroshima dans la bonne direction. Décidément, pour moi soit tout va pour le mieux, soit tout va pour le pire, il n'y a pas de milieu. Je suis fatigué de marcher sous la pluie, je me sens sale, j'ai faim, je ne parviens pas à me déplacer où je souhaite aller. Ne comprenant pas pourquoi les choses ont pris une mauvaise tournure, je réfléchis. Sous mon petit parapluie noir, j'analyse toute la situation du mieux que je puisse. Ma réflexion porte ses fruits, car je comprends mon erreur...

J'ai « voulu » aller à quelque part, voir des choses, rencontrer des gens... Le désir ne conduit qu'au malheur, jamais au bonheur. Si j'avais été plus sérieux, je n'aurais pas cherché à m'aventurer où que ce soit, j'aurais laissé les occasions se présenter d'elles-mêmes, ou ne pas se présenter. « Qui protège le dhamma, le dhamma le protège. » Partir à l'aventure n'est certainement pas la meilleure manière de protéger le dhamma, même si ma conduite et la majorité de mes pensées y convergent. Il est important de toujours maintenir son attention au présent, sans rien espérer, sans rien attendre, en particulier lorsqu'on est moine. Cependant, grâce au pouvoir de la vertu, je ne demeure quoi qu'il en soit jamais longtemps privé des besoins vitaux.

Fort de ces conclusions, je décide de renoncer dès cet instant et désormais à tout périple aventureux qui ne soit pas directement lié au dhamma. En attendant, il me faut rentrer sur Tôkyô, où j'ai ma place. Je ne m'arrêterai donc que là où l'auto-stop me laissera en fin de journée, regrettant seulement les célèbres et vieux monastères de Nara et un petit monastère près de Nagoya, où vit une personne que j'ai connue sur Internet le mois passé. Tant pis pour les autres endroits, comme Ôsaka ou Kyôto ; je ne veux pas de nouvelles galères dans les grandes villes. Soudainement, « comme par hasard », une fois cette raisonnable résolution prise, le vent de la situation se met à souffler dans le sens inverse...

Après quelques kilomètres de pluie et de bitume, je toque à la mado d'une camionnette qui m'emmène loin. Le conducteur m'a pris pour un moine de tradition tibétaine. Comme il s'intéresse au « bouddhisme », il me pose diverses questions, mais j'ai du mal à lui répondre de manière satisfaisante, car le vocabulaire japonais me manque. Nous traversons tout Hiroshima et bien après la ville, mon conducteur me dépose à l'entrée de l'autoroute. La pluie a cessé. Peu après, quelqu'un de mon âge m'accueille à bord de son véhicule pour une quarantaine de kilomètres. Ressemblant un peu à l'acteur Daniel Auteuil (en plus jeune et plus bridé), ce garçon est d'une gentillesse rare. Il me donne un chausson aux pommes et attend avec moi sur une aire de repos. Je le remercie beaucoup en lui disant de ne pas perdre de temps, qu'il peut s'en aller. Néanmoins, il patiente durant une bonne quarantaine de minutes, jusqu'à me trouver un couple qui accepte de me prendre. Il insiste même pour laisser à ces gens de l'argent à mon attention.

Bien au-delà de toute espérance, ce couple à la soixantaine et non moins adorable que mon bienfaiteur précédent m'embarque dans sa confortable automobile pour un trajet de plus de 300 km, jusqu'à Nara ! Cela me permet non seulement de laisser Ôsaka derrière moi et d'éviter la vaste Kyôto, mais d'arriver directement dans un lieu riche d'histoire (réputé pour ses nombreux monastères anciens) et difficile à relier en auto-stop puisqu'il s'agit d'une petite ville.

Le conducteur et son épouse rentrent d'un séjour à Kyushû, dont l'objet était la pêche en mer. Cependant, ils reviennent les bacs vides ; malheureusement pour eux, mais heureusement pour les sakana. Tout près de Nara, ils m'invitent à prendre le repas du soir au restaurant. J'accepte car j'estime alors que ma santé en a besoin, étant donné que je n'ai quasiment rien avalé depuis la veille au matin et parcouru de nombreux kilomètres à pied. Le menu est typiquement japonais, donc excellent : du poisson cru, des carrés de tofu sucrés, des crudités aigres, de la soupe aux ramen (pâtes japonaises) couverte par un œuf au plat. Monsieur mange bruyamment sa soupe, comme il est de coutume de faire au Japon (un « Slurp ! » à chaque bouchée). Par crainte de paraître impoli, j'essaie aussi de faire un peu de bruit en mangeant ma soupe (j'en connais qui doivent bien rire en lisant ça !) Alors Madame, amusée, me lance : « Ah ! Ce n'est pas permis de faire ça en France, hein ! »

En sortant du restaurant, nous nous rendons à un monastère immense. Comme il est 21h30, les portes massives de l'enceinte monastique sont toutes fermées. Monsieur et Madame m'offrent tout simplement de passer la nuit chez eux, à quelques kilomètres de Nara.

Après une bonne douche, je m'installe dans un bon futon, sur un bon tatami, où je ne fais pas long feu avant de trouver un bon et profond sommeil.

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di 18.06.06 — Tout en vieux bois : Nara

Madame me sert un bon et solide petit-déjeuner typiquement japonais, puis me donne du thé froid et deux boulettes de riz emballées dans de longues feuilles (végétales) pour la route. Ensuite, Monsieur me conduit à la gare et m'achète un billet pour Nara. En me remettant le billet de train, il veut également me donner de l'argent. Durant ce périple, j'ai rencontré de nombreuses personnes ayant voulu me donner de l'argent (que bien sûr je refuse à chaque fois) ou à manger.

Trois stations plus tard, me voilà à Nara, petite ville agréable et paisible, bien que très touristique. La pluie est si timide que je referme et rouvre mon parapluie à maintes reprises. Après un coup d'œil au plan de la ville, je me dirige jusqu'à un grand parc qui sent fort la forêt. Ici, vivent en pleine liberté des animaux aux airs si gentils : des daims. On en trouve jusque dans les rues piétonnes des alentours. Ils sont toutefois loin de représenter l'intérêt principal des lieux. Quand on vient à Nara, c'est pour contempler des monastères qui comptent sans doute parmi les plus remarquables de la planète.

Plutôt que de faire comme la plupart des gens, c'est-à-dire en visiter des dizaines en passant peu de temps dans chacun d'entre eux, je préfère n'en visiter qu'un seul mais en détail et me contenter d'en regarder quelques autres de l'extérieur. Tant que faire se peut, autant choisir le plus grand, le plus prestigieux et le plus connu : le fameux Tôdaiji (ce qui signifie littéralement « Grand monastère d'Orient »). Je suis surpris de constater que l'entée est payante. Je m'approche tout de même du guichet, sans grand espoir... Mais si, c'est gratuit pour les moines. En fait, il aurait été un comble de faire payer un moine pour entrer dans un monastère !

À l'instar de ses voisins, le Tôdaiji fut bâti durant l'époque de Nara (quand Nara était alors la capitale de l'empire nippon) entre 724 et 749, mais il fut anéanti par les flammes à deux reprises lors de guerres en 1180 et 1567 (c'est écrit sur le petit billet donné à l'entrée :ˆ). Le bâtiment actuel date de l'époque d'Edo. Bien qu'il soit un tiers plus petit que le bâtiment originel, il n'en reste pas moins la plus grande structure en bois du monde ! Haut de 48,74 m, il enferme une colossale statue de Bouddha en bronze. Ayant résisté aux flammes, elle date du 8e siècle, bien que les mains et la tête aient été refaites entre le 16e et le 18e siècles. À l'intérieur, on peut observer deux maquettes (au 1/50e) permettant de comparer la structure actuelle avec l'originelle, d'autres statues, un échantillon de tuiles employées pour les toits, un morceau de colonne, quelques pétales (plus de 3 m de haut chacune) du lotus sur lequel Bouddha siège et d'autres éléments divers. Autrefois, se dressaient deux hautes pagodes (à sept toits), l'une à chacun des deux côtés du temple principal.

La matinée touchant à sa fin, je pars à la recherche d'un petit monastère susceptible de m'accueillir pour une nuit, afin de me reposer un peu l'espace d'une journée, car depuis Nagasaki, j'ai passé toutes mes journées sur la route et n'ai guère vu autre chose du pays que les traitillés blancs peints sur le goudron, les bornes kilométriques et les aires de repos des autoroutes. Ici aussi, laisser quelqu'un s'allonger sur un tatami pendant la nuit semble exiger un effort surhumain. Au deuxième refus, je me doute bien qu'il est vain d'aller demander ailleurs. Une fois de plus, il faut que je me résigne à passer mon chemin.

Je demande cependant un peu d'eau chaude à l'un des moines, et ce dernier a la gentillesse de me faire apporter un plateau contenant divers plats et une soupe, ainsi que des biscuits et du thé froid. Mon repas de midi a donc lieu dans ce petit monastère, mais à l'extérieur toutefois, pendant que les autres moines et leur famille déjeunent à l'intérieur. En ouvrant les boulettes de gohan offertes ce matin, j'ai la surprise d'y découvrir du poisson.

Après une marche digestive de quelques longs kilomètres, j'arrive devant l'entrée de la route nationale reliant Nagoya (troisième agglomération du pays, après Tôkyô/Yokohama et Ôsaka), 150 km plus loin. Je me demande combien il me faudra de véhicules, car ceux qui vont jusqu'à Nagoya empruntent plutôt l'autoroute, mais elle est trop loin d'ici. Aujourd'hui encore, chance incroyable (comme s'il en était) ; la première voiture sur laquelle je toque m'emmène jusqu'à Nagoya !

  — Vous êtes Français ? Qu'est-ce que j'aime la France !
  — Ah oui ? Pourquoi donc ? Il y a beaucoup de délinquants là-bas, et les gens n'ont pas le respect ni la politesse qu'on trouve au Japon.
  — C'est pour la liberté que j'aime la France !

La personne qui m'avait contacté par mèl habite un monastère situé à deux heures de marche de l'endroit où mon conducteur me dépose, selon les dires d'un jeune en train de ranger ses outils dans sa camionnette. Même avec mon sac, deux heures en forêt auraient été bienvenues, mais pas deux heures de bitume et de béton. Mais comme le jeune réparateur vient d'achever son travail et qu'il rentre chez lui, juste à côté de ma destination, il m'embarque et me dépose peu de temps après devant le monastère.

La personne en question n'est pas là, mais après que je me sois présenté, son mari me reçoit très gentiment. Cette fois-ci, je suis autorisé à entrer dans le monastère.

Le jardin est absolument magnifique, jusqu'aux moindres détails, comme les bâtiments du monastère et la décoration intérieure du temple principal. Le quartier est si calme que nous n'entendons que le chant des oiseaux. Je suis étonné d'entendre mon hôte, vêtu en laïc et très chevelu, me dire qu'il est moine. Nous revêtons la robe monastique seulement pour les cérémonies, m'indique-t-il. J'en déduis donc que nombre de personnes à qui j'ai eu à faire dans les monastères étaient pour la plupart des moines (enfin, des moines « à la japonaise »).

À ma grande surprise, je suis mis à la porte vers 19h00. Quand je précise que je n'ai pas de toit pour la nuit et que je suis sans un sou, mon hôte est désolé. Il me dit ne pas être autorisé à héberger qui que ce soit dans le temple, et qu'il y a déjà trop de monde dans la maison familiale. Plus tard, il m'emmène en voiture dans un autre monastère, mais nous n'y trouvons personne, la nuit vient de tomber. Finalement, il me paye une chambre d'hôtel qui, outre une chambre de 6 tatamis, comporte une mini salle de bain et un petit coin cuisine. Tandis que je lui indique mon embarras pour cette situation inattendue, lui s'excuse de ne pas être en mesure de mieux me recevoir.

Décidément, de nos jours, recevoir un voyageur est devenu plus une corvée qu'un plaisir et une occasion d'échange d'idées et de cultures. Dans de telles conditions, voyager est une chose qui ne m'intéresse plus. Rentrons aussi directement que possible à Tôkyô !

Pour clore la journée, je m'offre un délassant ofuro dans le bac public de l'hôtel, grand d'environ 1,20 m de large sur 4 m de long, et profond de 55 cm. C'est presque un bain privé, car je suis tout seul. L'eau est si chaude que je ne parviens pas à rester plus de cinq ou six minutes. Il n'y avait que de l'eau dans ce grand bac. Pourtant, dans les escaliers qui montent vers ma chambre, j'ai un peu la sensation d'être ivre. Une fois dans ma chambre, je me sens parfaitement relaxé, mais également complètement assommé. Encore une nuit où il ne faudra pas longtemps avant que je m'envole au pays des rêves.

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lu 19.06.06 — Le bout du tunnel

Le soleil rayonne dans un ciel bleu. Il est 7h20 lorsque je quitte l'hôtel. Après une longue marche, j'arrive devant une difficile entrée de l'autoroute pour l'auto-stop, car les voitures ne font que ralentir à un semblant de stop. Toutefois, vingt minutes suffisent pour me faire emmener 1 km plus loin, mais au meilleur endroit pour l'auto-stop, et inaccessible à pied : une aire de repos. Peu de temps après, je monte à bord d'un camion. Tout autant sympathique que les autres, le chauffeur me partage son repas (tout en roulant).

Si depuis le chemin de fer j'apercevais presque uniquement du béton, depuis la route, en revanche, ce sont d'immenses forêts d'allure vierge qui s'étendent jusqu'à l'horizon des deux côtés. Le Japon n'étant presque pas épargné par le relief, la route se constitue en bonne partie d'une succession de hashi et de tuneru. Un peu plus tard, nous empruntons d'ailleurs le plus long tunnel du Japon (8650 m). Encore un peu plus tard, nous distinguons en partie le Mont Fuji, coiffé d'un gros nuage qui lui va à ravir. En abordant ce conducteur de camion, j'ai une fois de plus eu une chance exceptionnelle, puisqu'il va carrément jusqu'à Tôkyô, soit un parcours de 340 km d'un seul trait.

Je descends plus exactement à Hachiôji, à 25 km de la capitale, mais comme cette ville se trouve dans le réseau du métro tokyoïte dont j'ai une carte avec moi, je peux « rentrer à la maison » sans le moindre souci. Ici je suis merveilleusement bien accueilli, on s'empresse de me servir un jus de fruits frais, tout le monde est ravi de me revoir. Enfin, j'ai le droit d'entrer, de me reposer, de dormir, de manger, de me doucher et d'habiter aussi longtemps que bon me semble.

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ma 20.06.06 — C'est encore chez soi...

Pour rédiger le récit des jours précédents, il m'a fallu y passer toute cette journée...

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me 21.06.06 — ...qu'on est le mieux !

...ainsi que celle-ci.

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je 22.06.06 — Nous sommes tous en prison

Puisque les Japonais — aussi gentils soient-ils — ne sont de toute évidence pas favorables aux contacts avec les étrangers — y compris ceux qui parlent le japonais — (je ne suis pas le seul à le constater, voir cet article d'un certain Yvan, Français au Japon : Les tribulations d'un français au Japon), et que ce qui m'intéresse dans un pays, ce ne sont pas les monuments, ni les quartiers et encore moins les magasins, mais les gens, il y a de fortes chances pour que je ne sorte plus de ma chambre jusqu'à la fin de mon séjour. Ça ne me dérange pas ; je pourrai sans problème rester enfermé dans la même pièce (avec au moins assez de place pour marcher) jusqu'à la fin de mes jours, même sans Internet. En tout cas j'en ai assez de courir dans le désert.

Où que ce soit, quelles que soient mes expériences et découvertes, j'en arrive toujours à la même conclusion, que je crois non pas pessimiste mais bien réaliste : il n'y a rien dans cette immense prison — parfois dorée, parfois moins dorée — qu'est le monde, qui soit à même de constituer un regret le jour où l'on parvient à s'en libérer définitivement. Si les sages sont sages, c'est précisément parce qu'ils renoncent. C'est seulement parce qu'on est enchaîné par d'innombrables attachements en tout genre qu'on se persuade généralement que « la vie est belle », qu'on voudrait vivre éternellement. Quelle que soit la qualité de son existence, qui souhaiterait revenir jû nen en arrière et tout revivre exactement tout ce qu'il a vécu jusqu'à aujourd'hui ?

Si on n'aime pas entendre (ou lire) ce genre de discours, c'est seulement parce que nous refusons de voir la réalité en face. Dommage qu'on s'intéresse à tout sauf à la réalité. C'est pourtant là que se trouve la seule issue de secours de l'ensemble de nos problèmes.

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ve 23.06.06 — Train-train quotidien

Comme souvent, aujourd'hui j'ai pensé (en faisant les cent pas, pour garder la santé), surfé (sur mon renard, pas dans la baie de Tôkyô), révisé mes leçons de japonais. J'ai aussi reconfirmé mon vol de retour vers la Birmanie (prévu le 30 juin), mais j'ai fait téléphoner un des o bô san japonais, car mon japonais est bien trop mauvais, mais aussi parce que je suis allergique au téléphone.

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sa 24.06.06 — Dites-le avec des fleurs !

Si c'est pour la parler tout seul, je ne vois pas grand intérêt à apprendre une langue. Par conséquent, la motivation baisse. De ce fait, je passe de plus en plus de temps sur Internet ou dans les pensées, et de moins en moins sur mes leçons. En tout cas, c'est le français qui me fut le plus utile aujourd'hui, car le jeune Constant m'a rendu visite, me faisant part de ses interrogations à propos des « grandes questions de l'existence » et des enseignements du dhamma.

Mon ami Amine m'envoie un mêru où il me raconte la fameuse histoire du lotus qui, ne visant que la pureté, s'ouvre à la lumière, mais prend malgré toutes ses racines dans la boue, ce qui le lie inévitablement au monde et à toutes ses imperfections. Sortez de votre chambre ! me dit-il ensuite, car même si le monde n'est qu'un champ de boue, parfois on y croise un lotus qui tente de fleurir.

Je suis bien dans ma chambre, le plus tranquille du monde. De plus, on y apporte régulièrement des fleurs splendides aux parfums les plus délicats. Cependant, il est vrai qu'en restant enfermé dans ma grotte, des conversations avec des Japonais n'ont guère de chance de fleurir. Avant de quitter le Japon, j'irai donc faire encore une ou deux petites promenades dans Tôkyô...

Cet Amine a décidément les idées florissantes... sans vouloir lui lancer des fleurs !

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di 25.06.06 — Un labyrinthe en 3D

Avec l'ami Odawara, nous nous rendons dans l'un des grands centres commerciaux de la station de métro la plus fréquentée du monde : Shinjuku. Au Japon, la plupart des magasins sont ouverts même le dimanche. La raison de ce déplacement est l'achat d'un réveil émettant un bip toutes les heures. Cela est fort utile pendant une retraite méditative (vipassaná), où l'on alterne les heures en posture assise et en marche.

Alors que nous passons devant des boutiques aussi nombreuses que les arbres d'une grande forêt, je ne manque pas de remarquer les différentes enseignes en français, comme « Vingt ans », « Grand succès » (oui, avec un accent aigu) ou « Adieu tristesse », sans parler des marques de luxe (sans doute en grande partie responsables de l'amour des Japonais pour la France), dont les stands et les publicités envahissent tant certains étages qu'on se croirait réellement en France, dans une galerie marchande prise d'assaut par des touristes japonais.

Mon bienfaiteur me propose soudainement d'acheter des cadeaux pour les personnes qui m'assistent dans mes démarches en Birmanie. Je lui réponds en riant qu'il y en a des centaines ! Après quelque réflexion pour des présents utiles, le choix se porte sur trois clefs USB (idéal pour ceux qui utilisent un ordinateur sans pouvoir posséder le leur et souhaitent conserver des fichiers) et une grande casserole de qualité ...de marque française ! (pour une famille nombreuse plutôt pauvre).

Ici, à l'instar des guichets et des accès aux multiples quais du métro, les zones commerciales sont si imposantes et si omniprésentes qu'on ne peut ni affirmer que c'est la station de métro qui est incluse dans un complexe commercial, ni affirmer que ce sont les commerces qui intègrent la station. À l'heure de la fermeture des magasins, de nombreuses iriguchi ferment leurs grilles, transformant les lieux en un véritable labyrinthe en trois dimensions ! Trouver la sortie est un jeu (ou un cauchemar pour celui qui est pressé). Nous devons tourner dans les rayons, descendre de deux étages, remonter d'un, choisir un couloir au hasard, revenir quelques fois sur nos pas, etc. Tous les commerçants doivent rêver de cela ; un magasin où les gens entrent facilement mais ne sortent plus. Comme nous ne sommes pas doués à ce jeu, nous trichons : nous finissons par demander le chemin à des employés.

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lu 26.06.06 — 3 mois de silence

Neuf jours après mon retour sur la terre birmane, commenceront pour tous les moines les trois mois du vassa. C'est-à-dire la saison des pluies, durant laquelle chaque moine est tenu de demeurer dans un seul monastère. Ce sera pour moi l'occasion d'une retraite méditative intensive, où devront être présents au moindre instant de la journée, de celui du réveil jusqu'à celui du coucher : attention, concentration, patience, effort, tranquillité, silence et détermination.

L'idée de mamonaku pouvoir m'absorber pleinement dans la vision directe dans la réalité (ce que Bouddha appelle vipassaná) m'enchante au plus haut point, même s'il y aura sans doute des phases éprouvantes, car voilà la seule issue de la prison dans laquelle nous sommes tous. C'est le seul moyen qui nous permet d'acquérir ou d'approfondir une connaissance juste de la réalité et à terme, de nous libérer définitivement de ce monde où nul n'est jamais à l'abri des plus grands malheurs. De plus, je n'ai plus pris le temps de le faire depuis le siècle dernier (hormis une mini retraite d'une vingtaine de jours en 2004).

En songeant à la retraite qui m'attend, j'ai l'idée d'écrire une nouvelle page pour le site dhammadana.org : « Conseils aux yogis sérieux », que je n'aurai toutefois pas eu le temps de mettre au propre et en ligne avant le 28 juin.

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ma 27.06.06 — Tout nu dehors

Bien que je me sois retrouvé tout nu dehors, j'ai aujourd'hui mené l'existence d'un Japonais aisé en congé, ce qui contraste avec le train de vie très austère qui m'attend prochainement.

Nous nous éloignons de Tôkyô à bord d'une belle Mercedes (on renonce à tout et on se retrouve dans une grosse voiture). Alors que le ciel matinal était gris foncé, celui de maintenant nous montre subitement son plus beau bleu, laissant des nuages ça et là au-dessus de nous et d'autres entassés vers l'horizon. Nous avons le privilège de voir très clairement le Mont Fuji, dont la forme régulière et les longues bandes de neige ne le font ressembler à aucun autre. Madame Akiko s'exclame de joie, affirmant que je dois avoir beaucoup de mérite pour avoir la chance de le voir en cette époque de l'année, car chaque fois qu'elle vient ici, il est complètement masqué par les nuages et la brume.

Un peu plus bas s'étend un lac qui doit son attrait aux montagnes alentours. Y flottent quelques répliques (en version motorisée) de grands voiliers — trois mâts — des temps anciens. Nous pénétrons ensuite dans un temple shintoïste perdu dans une magnifique forêt d'arbres millénaires. La nature est ici si merveilleuse et si présente que je serais enchanté de pouvoir y vivre. Nous sommes sur la péninsule d'Izu, réputée pour ses stations balnéaires et ses onsen.

Nous déjeunons dans un restaurant typiquement japonais en bord d'océan, avec Madame Akiko, une nonne d'âge mûr et un monsieur dont j'ai oublié le nom. En entrée, un tofu ayant l'apparence d'un flan gris dans une sauce offrant un agréable arrière goût d'arachide. Ensuite, une spécialité nipponne — comme le reste : des pâtes servies froides, qu'on trempe dans une sauce (froide également) au soja, et qu'on doit impérativement avaler bruyamment (en se la donnant à cœur joie avec les « slurp ! »). J'ai lu à divers endroits que l'origine de cette façon de manger était destinée à refroidir les aliments. Il faudra donc trouver une autre explication. Pour le dessert, des cubes de gelée d'algues dans un lit d'haricots rouges (sucrés), surmonté d'une boule de glace.

Peu après, nous entrons dans un établissement de bains thermaux, les filles à gauche, les garçons à droite. Avec mon profil en fil de fer, le contraste est saisissant comparé à mon compagnon qui a plutôt une stature de sumo. Nous plongeons yukkuri dans un bain à 43o, situé à l'extérieur. De là, nous avons une vue sur le Pacifique, sur la ville d'Atami et sur l'île de Tatsushima.

Laissant à peine sa tête grasse émerger de la surface de l'eau, émettant des gémissements de plaisir, mon compagnon me rappelle les buffles birmans quand ils se baignent paisiblement dans les étangs. Sans doute, quant à moi, dois-je lui faire penser à une sauterelle. En sortant, je me sens comme après mon dernier bain près de Nagoya : assommé mais très détendu, quoique je ne sois guère tendu en temps normal.

Nous roulons jusqu'en haut d'une colline pour y voir de près le stupa indien dont elle est coiffée. À côté, un monastère japonais entouré de verdure. Lorsque l'abbé, très âgé, l'air attendrissant, met le nez dehors, un oiseau se met subitement à chanter à tue-tête. Le vieux moine salue son ami plumé d'un signe de la main accompagné d'un grand sourire et nous dit : « Cet oiseau me donne le bonjour. Il se met à chanter chaque fois que je sors ».

Retour tout près de l'océan, où nous prenons un bol d'air marin, au-dessus de vagues qui offrent un tableau de taches blanches dans une eau azur en se fracassant sur des rochers très escarpés. Juste en face, on me fait remarquer une falaise tristement célèbre pour ses suicides.

Quelques kilomètres plus haut, se trouve un petit monastère appartenant à l'association qui me loge à Tôkyô, et d'où l'on peut apercevoir au loin le stupa indien. C'est ici que je vais passer la nuit et que se déroule une retraite vipassaná de quatre jours (un échantillon devrait-on dire) à partir du lendemain, tandis que je retournerai sur Tôkyô.

Comme il fait encore jour, je profite d'être loin de la ville pour aller me promener un peu au-dessus du quartier dont les maisons semblent être des résidences secondaires. Plus loin, sur le bord de la route, je distingue un semblant de passage à demi masqué par des plantes sauvages, et barré d'un fil que j'enjambe. Je crois être dans une clairière, quand je prends conscience que je viens de pénétrer sur un terrain de golf.

Il est très plaisant de marcher sur de grands espaces de gazon très vert et tondu si court qu'on croirait fouler de la moquette. De part et d'autre des green, un relief de grandes bosses douces est couvert de conifères à grandes épines et de fière allure. Au loin, on devine l'océan. La tranquillité est complète, car le golf est désert. Enfin presque... J'aperçois un grand lièvre, qui détale comme un lapin aussitôt que mon regard croise le sien.

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me 28.06.06 — Désarmement

J'aperçois un groupe de jeunes militaires de dos. Comme ils ont imprudemment posé leurs armes de guerre derrière eux sans y prêter la moindre attention, je m'empare discrètement de l'un de ces fusils d'assaut. Une fois en mains, je constate qu'il est assez lourd et chargé à bloc. Il ressemble au fameux Famas dont j'ai fait usage pendant mon service militaire. Je fais tout de suite quelques pas vers le gradé de la troupe, et lui remets l'arme en lui disant : « Vous devriez veiller à ce que vos soldats prennent un peu plus garde à ces choses, n'importe qui peut s'en emparer. Imaginez un peu les conséquences si cela tombait en de mauvaises mains ! » Ainsi s'achève le dernier rêve de ma nuit.

Après le asa gohan, je suis conduit à la gare d'Atami, devant laquelle il y a ce qu'on pourrait prendre pour une fontaine. Il s'agit d'un mini onsen, un bassin d'eau bien chaude, dans lequel chacun est libre d'y plonger ses pieds en attendant son train. Comme d'autres, je n'hésite pas un instant à mettre les pieds au chaud quelques minutes. Ensuite, un Shinkansen m'emmène jusqu'à la capitale, où je commence à préparer mon retour vers la Birmanie et à organiser les quelques journées chargées qui m'attendent avant la retraite.

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je 29.06.06 — Les avantages du végétarisme

Voilà près d'un an que j'hésite à redevenir végétarien (j'en fis l'expérience durant deux petites années il y a dix ans). La décision est prise : dès le 1er juillet, je m'abstiendrai désormais de consommer de la chair de tout être (j'attends de changer de pays pour ne pas changer brutalement les habitudes de ceux qui me préparent les repas). Tant pis pour le foie gras que papa prépare comme un chef à Noël, tant mieux pour les canards !

Il y a mille bonnes raisons d'être saishoku no hito, même si Bouddha ne l'a pas imposé à ses moines. Pour ma part, il y a essentiellement quatre raisons qui m'ont motivées dans ce choix :

  • Incitation au respect de la vie. Manger de la viande ou du poisson n'est pas un manque de respect à la vie, dans la mesure où l'aliment en question est déjà mort et n'a pas été tué spécifiquement pour qui le consomme, ni acheté, demandé ou choisi par ce dernier. Autrement, il va sans dire que le végétarisme serait intégré dans les règles de la discipline monastique. Cependant, le fait de s'abstenir de manger la chair d'êtres contribue à ce que d'autres tuent moins d'animaux, voire incite certains à en acheter ou en consommer moins eux-mêmes.
  • Pureté de la vertu. La non consommation de viande (ou poisson) favorise la qualité de la vertu (síla) qui est sans aucun doute la chose la plus importante après vipassaná. La pratique du développement de la bienveillance (mettá) prend toute son ampleur. Si nous sommes carnassiers, les animaux le sentent. Par exemple, lorsque j'étais végétarien et bien concentré dans ma retraite, je pouvais me permettre de ne pas utiliser de moustiquaire sans être ennuyé par les moustiques, pourtant nombreux et voraces dans la chaleur humide de Yangon.
  • Meilleur vinaya. Si un moine sait, voit ou entend qu'un animal a été tué spécialement pour lui (ou pour la communauté monastique), ou qu'il en doute, il est tenu d'en refuser la chair. Comme il est difficile — et généralement impossible — de connaître avec exactitude les conditions dans lesquelles les nombreuses viandes et poissons sont fournies aux moines (aussi bien pendant la collecte à l'aide du bol que dans la salle à manger des monastères), le fait de s'en abstenir complètement permet la certitude d'être écarté de cette faute. C'est d'ailleurs principalement pour cette raison que le moine Mahásí était végétarien (pour ceux qui ne le connaissent pas, c'est l'un des deux moines qui dirigèrent le sixième et dernier grand concile bouddhique, et celui qui popularisa vipassaná à travers le monde).
  • Meilleure santé. Chacun sait que la consommation de viande constitue divers risques pour la santé, outre les nombreuses épidémies qui sévissent. Le fait de s'en abstenir nous met donc à l'abri de ces dangers, mais offre également d'autres avantages non négligeables, comme une réduction de la colère, du stress, ou l'augmentation de l'énergie et d'éléments essentiels pour l'organisme. Parce que contrairement aux idées reçues, la consommation de viande divise en moyenne par trois la capacité du corps d'assimiler le fer contenu dans les autres aliments, ainsi que certaines vitamines (dont la vitamine C).

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ve 30.06.06 — Conclusion

(J'ai écrit ces lignes à l'avance, comme si cette journée était déjà passée, car je ne crois plus avoir l'occasion d'être connecté par la suite...)

Ce matin, je fais mes adieux au Japon, avant de m'envoler pour Bangkok, puis pour Yangon. J'ai rejoins Constant dès la veille, étant donné que nous sommes partis ensemble à l'aéroport tôt le matin (son avion n'étant qu'une heure avant le mien). Le choc (façon de parler) entre la nation la plus moderne et la plus archaïque d'Asie ne sera que visuelle et culturelle, car le climat doit être aussi chaud là-bas qu'ici.

De ce voyage au Japon, je conserverai un excellent souvenir, une riche expérience. Même si je n'ai pas eu beaucoup de contacts en allant ci et là, le peu que j'en ai eu en valent bien mille autres. En dépit de mes propos souvent critiques, et qui en principe concernent le monde dans son ensemble, tout ce que j'ai vu et vécu ici dépasse largement ce que j'aurais pu espérer, même si je ne suis pas sorti de ma chambre pendant plus de 80 % de mon séjour. Quand on sort peu, on voit beaucoup de choses, quand on sort tout le temps, on ne voit plus rien. C'est le paradoxe de l'isolement : plus on s'isole, mieux on voit le monde !

Depuis l'enfance, je souhaitais connaître le Japon, et c'est la dernière contrée dans laquelle je voulais encore me rendre. Je crois que le Japon fait partie de ces rares pays dont il suffit d'en découvrir quelques-uns pour avoir une bonne vision générale du monde, en tout cas sur le plan culturel. Dans l'autre sens, je doute qu'on puisse prétendre avoir vu « les pays à voir dans le monde », sans être venu au Japon, bien qu'il n'y a aucune obligation à visiter quel pays que ce soit. Le plus important étant naturellement de voir la réalité, où que l'on soit.

Désormais, quand je rencontrerai des Japonais, non seulement je ne les percevrai plus comme des êtres venus de loin, mais je serai ravi de pouvoir converser avec eux et de les renseigner, en espérant qu'ils ne comprennent pas le français, afin de pouvoir mettre en pratique mon japonais !

J'espère que la lecture de ce récit vous a quelque peu captivé(e) et offert une vision intéressante sur le Japon ou sur des choses plus générales. Si certains propos auraient pu vous choquer, je m'en excuse sincèrement, car c'est là ma dernière intention. Si certaines choses sont mal dites ou même fausses, n'hésitez pas à m'en faire part. Quoi qu'il en soit, je serais très intéressé de recueillir vos impressions, critiques ou remarques les plus diverses. Permettez-vous donc de m'envoyer un petit mot !

Avec mes meilleurs vœux de paix et de bien-être,

dewa mata!

Dhamma Sámi

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Fin
 

Du même auteur...
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Maya la renonçante (2008)
> http://dhammadana.org/livres/maya.htm

Parcours d'une jeune paysanne du Moyen-Âge qui obtient la pleine sagesse selon une voie peu commune.

Cette histoire, imaginée mais réaliste, montre combien les autres ne perçoivent pas les choses de la même façon que soi, tout particulièrement dans le renoncement.

La porte de sortie (2007)
> http://dhammadana.org/livres/porte.htm

Dans la Perse orientale du IIIe siècle av.J.C., un riche seigneur entouré d'esclaves mène son existence quotidienne. Aujourd'hui, il a des prises de conscience qui le pousse à se poser de grandes questions. Le moment est venu de trouver des réponses...

L'itinéraire d'un renonçant (2005)
> http://dhammadana.org/livres/itineraire.htm

Autobiographie du moine Dhamma Sámi. À travers le récit de son existence depuis la naissance, il nous fait partager tout le parcours qui, peu à peu, l'a conduit à renoncer au monde et à tous ses plaisirs, mais aussi – et surtout – à toutes ses déconvenues.

Cette vie, qui s'étale sur des périodes radicalement différentes les unes des autres, montre à la loupe le vécu de tout un chacun avec autant d'humour que de profondes réflexions sur les grandes questions de l'existence.

 

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...un moine suisse et français qui a brutalement sauté à pieds-joints du plus archaïque des pays (la Birmanie), vers la plus moderne des nations...

Depuis 1998, j'essaie de faire connaître le Dhamma à tous ceux qui veulent bien s'y intéresser et qui en comprennent tout l'intérêt.

 

Photographie du moine Dhamma Sámi

Dhamma Sámi

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Petit renard triste pour ceux qui ne l'ont toujours pas adopté