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Difficile d'imaginer une pluie aussi féroce et achar­née. Facile d'ima­giner ma déci­sion de fuir la région durant la saison plu­vieuse.

Tout en restant plongé dans l'instant présent, je dé­couvre une région monta­gneuse et presque sauvage de la Birma­nie : le Kayah, dans la­quelle je dé­barque de façon tota­le­ment im­prévue…

Suggestion pour une lecture efficace
Imaginez, vous n'êtes pas sur le Web : effec­tuez des pauses, prenez le temps de réfléchir…

Loin des pluies

100 % pur jus

J'écris chacun de mes récits tels que les événements se sont déroulés, sans arrangement ni agent conservateur.

Vous êtes au début du récit
Moine en escapade.
Ne manquez pas la 3ème page de ce récit : des conditions cocasses dans trois monas­tères bien par­ti­culiers !

Trop d'eau

Le petit monastère de forêt dans lequel je réside depuis deux ans est par­fait. Peut-être pas pour tout le monde, car il n'y a ni télé, ni eau chaude, ni literie.

Pour moi, il l'est ! Pourtant, j'ai toujours pré­tendu :

  • Un monastère parfait, ça n'existe pas !

Il me faut bien admettre que je me suis trompé. D'aucuns avan­ceraient peut-être l'idée que mon déta­che­ment est tel qu'à présent, n'im­porte quel lieu m'appa­raît par­fait. Cepen­dant, mon incli­nation (oui, incli­nation est un joli mot pour rem­placer atta­che­ment) au calme, au silence et à une cer­taine pro­preté, me permet d'affir­mer l'in­verse. Il faut recon­naître aussi, qu'en dépit de leurs grandes qualités inté­rieures, nom­breux sont sales et bruyants, dans ce pays.

Le monastère est parfait, en revanche, le climat l'est moins. L'été n'est pas si chaud, l'hiver pas si froid, mais la saison des pluies, qui s'étale sur près de six mois, est un enfer aqua­tique. Le monas­tère se situe juste dans le coin le plus arrosé du pays.

Quand je lave une robe ou une serviette, à la main bien sûr, puis­que je n'ai pas de machine à laver, elle ne sèche jamais com­plè­te­ment. Non seule­ment il lui faut jusqu'à quatre jours pour par­venir à cet état de “pas tout à fait sec”, mais elle em­peste le moisi. Malheur à ce qui reste plié un peu trop longtemps !

Cons­tamment pois­seuse, la peau colle désa­gréa­blement à tout tissu. Même bien em­ballé, tout finit vite par pourrir : le thé, les médi­ca­ments, les piles, les fruits… Comme il pleut si fort et quasi­ment sans répit, on est cons­tamment bloqué dans son caba­non, con­damné à marcher comme un lion en cage.

Pour les repas, cependant, il faut bien tra­verser le mona­stère dans toute sa lon­gueur, sur le chemin trans­formé en torrent sur les pentes et en boue sur les plats. Et même avec un para­pluie, la pluie est si dense et si peu ver­ti­cale que la moitié de la robe est trem­pée. Avec l'humidité qui règne, elle le reste donc jus­qu'au lende­main, soit jusqu'au moment de res­sortir.

Notre seule consolation est le relief des envi­rons, qui nous met à l'abri de toute inon­dation.

La saison des pluies interdit aussi bon nombre d'acti­vités ; tout ce qui se fait à l'ex­té­rieur, comme les prome­nades dans la nature. La nuit, les trombes frap­pent par­fois si vio­lem­ment le toit de tôle qu'il est impos­sible de dormir, même avec une bonne paire de boules Quiès. Et psycho­logi­quement, une pluie forte et inces­sante est une chose par­fois bien lourde à sup­porter. On ne rêve que de sec, de séche­resse et de soleil.

Pour cette principale raison, j'ai décidé de voya­ger pen­dant deux mois, his­toire de pou­voir échap­per un peu à cette ex­trême rincée.

Le départ

Je vais commencer par me rendre dans le Kayah, qui est la seule des 14 ré­gions que compte la Bir­manie que je n'ai pas encore visitée. Située à l'est en bor­dure de la Thaï­lande, c'est aussi la plus petite et la plus iso­lée. Étalée sur un pla­teau monta­gneux, aucune grande route ne la relie. Le Kayah est pour moi mys­té­rieux ; je n'en ai jamais entendu parler, et à ma con­nais­sance, au­cun tou­riste ne s'y rend.

Il va me falloir monter au nord jusqu'à Taungu, puis tra­verser vers l'est les monta­gnes du Karen, jusqu'à Loikaw, capi­tale de ce Kayah in­connu.

1er juillet 2019. Mon cabanon bouclé, un châle sur l'épaule, la san­gle de mon sac à bol sur l'autre, para­pluie à la main, je marche jusqu'à la route prin­ci­pale. Mon bol est rem­pli par deux pièces vesti­men­taires, et le peu de place qui reste suffit pour le trois fois rien que j'em­porte, dont le smart­phone à l'aide duquel j'écris ces lignes.

Sur la route, je ne tends pas le pouce, car ici cela voudrait seu­le­ment dire « T'es super ! » Alors je tends le bras en secou­ant la main de haut en bas, et une jolie petite voi­ture ne tarde pas à stopper. C'est une jeune fille. Elle appré­cie peut-être la belle cou­leur cara­mel de ma robe, car ses longs che­veux sont teints de la même cou­leur, ainsi que son petit caniche. Quoique lui, c'est sûre­ment natu­rel.

Elle vient de parcourir un long trajet (environ 10 heures) jusqu'à la fron­tière thaïe pour acqué­rir ce chiot. Se bala­der avec un caniche, dans un pays de bâtards presque tous sembla­bles à force de se mélanger, c'est un peu comme se balader avec un panda en France.

Je m'installe à l'arrière, et quand le chiot se jette sur moi pour me lécher les mains, ma con­duc­trice s'em­bar­rasse.

  • Je suis désolée !
  • Pas de souci, j'adore les animaux.
  • Mais je crains qu'il vous salisse.

En fait, le caniche semble propre comme un sou neuf, et je n'ose pas lui dire que c'est plutôt moi qui suis sale, avec ma robe presque moisie. Après tout, c'est peut-être ce qu'elle sous-en­tendait !

Discipline monastique

Certains lecteurs seront surpris de me voir isolé avec une femme seule. Cette règle ne con­cerne que les moines au statut com­plet. Car oui, au moment de ce voyage, je suis sama­nera, qui n'est qu'un statut monas­tique de ver­sion allé­gée. Il y a en fait, comme vous le verrez encore dans ce récit, de nom­breux avan­tages à ne pas passer à la “ver­sion pro”.

Au milieu de la route, nous apercevons une moitié de chien, l'autre étant sans doute enrou­lée autour de la roue d'un camion. La demoi­selle soupire :

  • Dans mon pays, les gens sont vrai­ment pas sym­pas avec les ani­maux.

En même temps, je pense qu'ils ont aussi le chic pour pres­que se jeter sous les véhi­cules, et on passe son temps à frei­ner pour les éviter. La Bir­manie pullule de chiens sau­vages. Puis elle me parle des vingt-et-un chiens blessés que sa famille a récu­péré pour prendre soin.

Une voiture de plus et je me retrouve à Taungu, où je passe une nuit dans un monas­tère situé à côté d'une grande pagode.

Le lendemain, on me met dans un minibus pour Loikaw.

Nous serpentons dans les montagnes du Karen, nappées d'une cou­ver­ture d'arbres dont beau­coup de bambous et ces fameux bana­niers qui donnent les grosses bananes rouges – qu'ils nomment ici les “rouges d'or”.

Nous croisons un éléphant, qui broute des arbus­tes sur le bord de la route. Comme il a brisé sa chaîne, il est libre. Il va là où bon lui semble.

Métaphore de la chaîne

À l'image de cet éléphant, j'ai brisé la chaîne du monde des affaires, de la famille, d'un chez-soi, des liens sociaux. Je suis donc libre. Affran­chi de toute con­trainte, mon es­prit ne connaît plus la frus­tra­tion.

Par prudence, le chauffeur stoppe et attend. Si le pachy­derme con­si­dère que nous faisons intru­sion sur son terri­toire, il peut nous faire rouler en bas du ravin comme un ballon. Comme il ne semble pas hos­tile, nous passons len­te­ment devant lui.

La région est parsemée de villages chré­tiens. Leurs mai­sons de bois per­chées dans les coins les plus hasar­deux du relief don­nent à croire qu'elles ont poussé comme des cham­pi­gnons. Cela n'est pas sans me rappe­ler l'état du Chin (prononcez tchine), près de l'Inde, éga­le­ment chrétien, sauf qu'il possède beau­coup moins de verdure.

Dans chaque village karen, comme une canne entou­rée de ses pous­sins, une petite église veille sur ses maisons. Recon­nais­sa­bles à leur croix plutôt qu'à leurs nefs à peine es­quis­sées, leurs roses, verts et bleus sont ceux des déco­ra­tions chi­mi­ques des pâtis­series. Ces colo­ris leur donne­raient pres­que une allure un peu kitsch, mais elles se marient pour­tant bien à leur con­texte. L'une d'elles m'a même laissé enten­dre ses cloches.

Quand le minibus s'arrête pour une pause, mon regard en croise de bien fa­rouches.

En Birmanie, les gens s'iden­ti­fient à leur reli­gion avec une telle inten­sité qu'ils vont jusqu'à l'amal­gamer avec leur appar­te­nance ethni­que. Plu­sieurs fois déjà, troublé de voir un blanc drapé dans des couleurs boud­dhiques, on m'a demandé, le plus sérieu­se­ment du monde :

  • Êtes-vous de race bouddhiste ?

Barricadé derrière un chapeau ou une mèche, le regard méfiant de ces karens ne manque pas de m'évo­quer celui d'un soldat qui aper­çoit un ennemi. Je me retiens de leur crier :

  • On est dans le même camp !

Et dans un même élan, je veux leur propo­ser de nous habiller de la même façon, et leur décla­rer :

  • Votre bienveillance et la mienne sont les mêmes. Cen­sées nous unir au tout, les reli­gions ne font que nous di­viser !

À propos de soldats, nous parvenons dans la soirée à un bar­rage mili­taire. Comme en temps de guerre, des bar­rières de bar­belés sont posi­tion­nées sur la route. Les mili­taires nous aveu­glent en poin­tant le fais­ceau de leurs torches sur nos visages, puis comme à l'accou­tumée, ils fouillent les affai­res de quel­ques passa­gers, mais ils m'igno­rent. Si j'étais con­tre­ban­dier, c'est sûr, je me dégui­se­rais en moine et remp­lirais mon bol monas­tique de drogues et de pierres pré­cieuses.

Il n'y a ni frontière, ni guerre, ni quoi que ce soit qui jus­ti­fie un tel contrôle. Comme tout le monde, ces sol­dats ont besoin de montrer qu'ils ser­vent à quel­que chose, ils ont besoin de sentir qu'ils font quel­que chose.

C'est exactement ce qui se passe avec la plupart des moines. Ils ne médi­tent pas, alors que c'est à peu près la seule chose qu'ils de­vraient faire. Ainsi, ils en­chaî­nent les rituels et les réci­ta­tions de textes anciens dont ils ne com­pren­nent même pas le sens. C'est juste pour se donner l'im­pres­sion de faire quel­que chose. Cepen­dant, un moine ne s'accomplit que lors­qu'il par­vient véri­table­ment à ne plus rien faire.

Le bonheur de l'imprévu

Il est presque dix heures du soir quand nous arrivons à Loikaw (pro­non­cez lwaïngkaw), capi­tale du Kayah. Je télé­phone au seul contact qu'on m'a donné, mais il m'ap­prend qu'il se trouve à Yangon (une dou­zaine d'heu­res de route d'ici). Quand le chauf­feur me deman­de où il doit me dépo­ser, je lui dis, un grand sourire aux lèvres :

  • Je n'en ai pas la moindre idée !

Anxieux, il me regarde comme si j'étais un échappé d'asile. Je raffole de me retrou­ver sans le moindre plan. Moins il y a de prévu et mieux c'est. Cela ouvre les portes à toutes les possi­bi­lités. Et comme mon expé­rience me l'a tou­jours prouvé, moins on s'in­quiète et mieux les choses se passent. Comme mon pauvre conduc­teur semble plutôt désta­bi­lisé – et même con­trarié – par la situa­tion, je lui lance :

  • T'as qu'à me lâcher au premier monas­tère qu'on voit.
  • Ah non, j'oserais jamais entrer dans un monas­tère à cette heure-ci !
  • OK. Qu'est-ce que tu pro­poses ?

Finalement, il m'emmène dans un monas­tère qu'il connaît. Il ré­veille un moine et lui pré­sente la situa­tion, qui appa­rem­ment est un pro­blème pour tout le monde sauf pour moi. Le moine est dans tous ses états.

  • Il est hors de question d'accepter un étran­ger à cette heure-là !
  • Alors comment on peut faire ?
  • Emmène-le chez toi !
  • Ça va pas ! C'est im­pensable !
  • Ben fais-le dormir dans ton mini­bus.

Cela serait presque trop confor­table pour moi. Quand je prends un bus de nuit, en géné­ral, je dors assez bien. Alors s'il reste immo­bile, sans musi­que et sans coups de klaxon à chaque minute, c'est encore mieux ! Et les sièges sont plus moel­leux que le plan­cher d'un monas­tère.

Pour finir, le moine nous emmène dans un monas­tère voisin, où je suis accepté, non pas sans une nou­velle pièce de théâtre. Planté dans un quartier calme au milieu d'arbres majes­tueux, entre les douves d'un ancien palais royal, le monas­tère se nomme Min Chaung, ce qui signifie le “monas­tère du roi”.

Autant que faire se peut, je demeure ab­sor­bé dans l'instant présent. Tel est mon secret pour ob­tenir bien-être et sagesse. Quand on ne connaît que le main­tenant, c'est comme si l'esprit prenait natu­relle­ment la place du roi. Et de fait :

  • On sait qu'on fait au mieux qu'il soit possible.
  • Le souci ne peut plus se mani­fes­ter.
  • On obtient ce dont on a besoin sans avoir à le demander.
  • On est calme.
  • On a une meilleure énergie.
  • On est à l'aise partout.
  • Tout coule tout seul.
  • On se détache de tout.
  • On se contente très facile­ment de presque rien.
  • On devient naturellement bienveillant à l'égard de tous.
  • Tout devient très inté­ressant.
  • On ne cesse plus de déve­lopper de pro­fondes compré­hen­sions.
  • Etc.
En savoir plus :

L'instant présent

Le sourire des gens

Nous sommes à 900 mètres, il ne fait donc pas trop chaud. Et s'il y a un peu de pré­ci­pi­ta­tion, elle est brève et légère. Il fait bon sec. Bien em­ballé dans ma robe, j'effec­tue chaque matin un petit tour dans le quar­tier avec mon bol. Les gens qui m'aper­çoi­vent sor­tent de chez eux et me donnent du riz, des pois, des légu­mes, des gâ­teaux, des sachets de café au lait.

Ils me donnent aussi en quantité abon­dante la meilleure chose que vous puissiez offrir à tous ceux que vous croisez : un sourire. Des femmes – des jeunes, des vieilles –, mais aussi des hommes, me mani­fes­tent ainsi leur joie et leur hos­pita­lité.

L'une d'elles laisse même son sourire se pro­lon­ger dans le rire. Elle me demande d'où je viens, dans quel monas­tère je loge, je lui réponds, puis tout en me fixant du regard, elle éclate d'un grand rire sonore. Il n'en faudrait pas plus pour que l'on puisse penser :

  • Mais, elle se fiche ouverte­ment de moi !

Bien sûr, il n'en est rien. Il s'agit juste de l'ex­pres­sion de la joie de voir débar­quer devant chez elle un homme blanc – pour ainsi dire ine­xis­tant en dans cette région –, en moine de surcroît.

Vous pourriez penser que dans de telles condi­tions, il est plus aisé de rayon­ner de bien­veil­lance que lorsqu'on est reçu avec des cailloux. Pour­tant, si vous êtes plei­ne­ment dans l'instant, vous pouvez voir que cela ne fait aucune dif­fé­rence. Ou au con­traire, vous pouvez sentir com­bien les êtres hos­tiles ont plus besoin encore de votre bien­veil­lance.

En déposant quelques vivres dans mon bol, une femme m'adresse la parole avec un regard qui vous ferait presque lui de­man­der :

  • On se connaît ?

Faut-il se connaître pour s'ouvrir pleine­ment ? pour­rait-elle ré­pondre, mais elle n'en a même pas cons­cience, tant cela est inné chez elle. En Europe, il faut un certain temps avant de se sentir com­plè­tement familier avec quelqu'un. Ici, c'est ins­tan­tané !

Chez les gens com­plexes, ce regard bon et humble, vide de toute appré­hen­sion, n'est pos­sible qu'entre vieux amis. Si les indi­vidus simples sont à l'aise dès le premier regard, c'est parce qu'ils ne jouent pas un rôle. Ils ne dépen­sent pas d'éner­gie à entre­te­nir une image de soi, ils ne s'accro­chent pas à ce que les autres pen­sent d'eux.

Conseil

Si vous parvenez à vous préoccuper seule­ment de ce que vous faites, et à vous moquer complè­te­ment de ce que les autres pen­sent de vous (même du mal et à tort), alors vous serez débar­rassé(e) d'un impo­sant far­deau.

Ces gens-là, sains et de bonne nature, sont potentiel­le­ment forts bien équipés pour le déve­lop­pement spi­ri­tuel. En revanche, ils sont han­di­capés, entre autres, par leurs tra­di­tions super­sti­tieuses qui empêchent un bon dis­cer­nement.

Au retour vers le monastère, une mobylette passe devant moi. La jeune conduc­trice s'arrête, se gare et s'appro­che. Quand elle ôte son casque, j'aperçois encore un grand sourire. Elle me tend un billet de banque, mais je lui ex­plique que je ne touche pas à l'argent.

Déçue de ne pouvoir me faire un don phy­sique, elle me donne un long regard. Elle main­tient son écla­tant sourire, puis s'écrie :

  • Qu'est-ce que vous êtes beau !

Je m'empresse de préciser que le terme qu'elle a employé signi­fie “beauté spiri­tuelle”.

Le moine volant

Un monsieur me raconte que récemment, il a aperçu un moine voler dans le ciel. Les Bir­mans sont férus de ce genre de choses, bien plus hélas que la pra­tique con­crète de la vertu et du dis­cerne­ment.

Les yeux brillants de vénération, il me dit :

  • Il volait dans le sens contraire du vent. Ensuite, il a atterri et s'est mis à mar­cher un peu, puis d'un coup, il a dis­paru.

J'ai envie de lui répondre :

  • Et alors ? Les oiseaux aussi volent ! Vous ne les vénérez pas ?

Mais je garde le silence. M'indiquant qu'il l'a pris en photo, il sort son smart­phone pour me montrer. Il ouvre une photo, zoome au maxi­mum et cher­che lon­gue­ment dans le ciel de l'image. Fina­le­ment, il ne trouve rien et déclare :

  • On le voyait en tout petit…

J'ai cru qu'il me dirait que le moine s'était effacé du cliché à l'aide de son pouvoir.

Après coup, je pense que j'aurais quand même dû réagir, car de temps à autre, un pavé dans la mare ne fait pas de mal. Surtout en ce qui con­cerne les phéno­mènes para­nor­maux, qui ren­dent les gens aussi aveu­gles qu'avec les super­sti­tions. Et quand la croyance est forte, elle nous fait voir ce qui n'existe pas. Par un cu­rieux ha­sard, les chrétiens qui voient des vierges partout ne voient jamais de moines boud­dhistes voler, et les boud­dhistes ne voient jamais de vierge appa­raître.

J'aurais pu commencer par dire à ce monsieur que ce devait être un mauvais moine ! Parce que Bouddha a clai­re­ment défendu à tous les moines de montrer leurs pou­voirs. En oppo­si­tion à cela, il a maintes fois ressassé les qualités qui font un moine res­pec­table, et qui croissent, entre autres, dans la vertu, le renon­cement, le conten­tement et l'humi­lité.

Certains trouveront regrettable qu'on vénère les indi­vidus pré­tendus spiri­tuels pour leurs as­pects exté­rieurs – ou des titres offi­ciels – qui sont à dix mille lieues de la réa­lité inté­rieure. Pour­tant, quand on (presque tout le monde) vit noyé dans le monde arti­ficiel des pensées, on n'est nulle­ment dis­posé à dis­cerner la présence de sagesse chez autrui.

Néanmoins, si vous voulez savoir si Untel est déten­teur de sagesse, qu'il soit très res­pecté ou pas du tout, qu'il porte un habit reli­gieux ou pas, il existe tout même des signes indi­cateurs. La plu­part du temps, il sera :

  • présent
  • attentif
  • détendu, relaxé
  • humble
  • dépourvu de superstitions
  • dépourvu de richesses
Suite du récit

Le comportement déplacé des moines : L'ignoble sangha